Alain Van Kerckhoven
JUGER ET COMPRENDRE
Alain Van Kerckhoven
Il est probable que Ron découvre ces lignes en même temps que vous. Je ne sais s’il les lira de la même façon. Il a 43 ans et est membre de Mensa. Ce qui me vaut de vous parler de lui remonte à la soirée du 28 décembre 76 durant laquelle, sans raison, Ron se rendit dans un centre commercial et tira sur cinq personnes. Deux moururent. Ron fut condamné à mort.
J’ai écrit que Ron avait tiré ‘sans raison’. Je veux dire par là qu’aucun mobile rationnel ne pouvait être retenu. L’on tient en effet pour rationnel de tuer pour l’argent, le pouvoir, l’honneur ou tout autre motivation de confort. Soit!
Comment expliquer alors le cas de Ron, condamné à l’électrocution? L’acte-même de tuer des inconnus, manifestement sans aucun intérêt, n’est-il pas suffisamment irrationnel pour démontrer l’état pathologique, l’irresponsabilité de Ron au moment des faits? Il s’est avéré que non. Insuffisants encore, les points suivants n’infirmèrent nullement, dans l’esprit des juges, la parfaite responsabilité de l’acte de Ron :
Malgré ceci, Ron fut reconnu pleinement responsable de son acte. Alors, qu’est-ce que la responsabilité? Qu’est-ce que l’irresponsabilité? N’y a-t-il d’autres critères que de référencer l’acte à d’autres qui se sont imprimés dans la mémoire judiciaire comme responsables ou non sans que l’on ne se souvienne plus ce qu’il y a derrière ces mots?
En France, la caractère passionnel d’un crime est une circonstance atténuante. En Angleterre, ce fut (peut-être est-ce encore?) une circonstance aggravante. Les deux positions sont également défendables pour autant que l’on considère le caractère irrépressible des pulsions de l’individu qui tendent à le rendre irresponsable, ou, au contraire, la société dont la cohésion est d’autant plus menacée que les comportements individuels puissent suivre des pulsions qu’aucune règle ne peut contraindre.
Dans tous les cas, le caractère passionnel d’un crime peut plus facilement être invoqué par un mari trompé par sa femme que par un homme trompé par la vie et qui, comme d’autres se tapent la tête au mur ou jetent des pierres au ciel, descend de chez lui et tire sur ceux qui furent ses semblables. Au lendemain de Noël. Avant que - ou pour éviter que? - commence l’année nouvelle Il est plus facile de comprendre le premier que le second.
Notre droit descend du droit romain. A cette époque où l’objectif de la loi était de préserver l’ordre de la cité et où la justification des sanctions s’évanouissait dans la mouvance d’une constellation de divinités : Dura lex, sed lex. Si la nécessité de préserver la société reste, la justification des peines est à la recherche d’un nouveau substrat. L’on sait désormais que l’homme s’inscrit dans une trame serrée d’effets et de causes dont la génétique, la psychologie et la sociologie ne sont que trois pales visages. La notion de responsabilité est dès lors bien commode pour conjurer ces déterminismes. Pour régler sans avoir l’air d’y toucher le problème millénaire du libre-arbitre. Mais quel juge, quel expert psychiatrique, au lieu de dire simplement “Oui, cet homme était responsable!”, pourrait prononcer la face visiblement absurde de cette même sentence : “Oui, cet homme aurait agit de même dans d’autres circonstances!”?
L’on me dira que la justice est aveugle. L’on me dira que juger, c’est de toute évidence ne pas comprendre car, si l’on comprenait, il n’y aurait nul besoin de juger. Sans doute, sans doute...
Temse, 29 juin 1993
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