UN PEU DE L'ÂME DES BANDITS

Alain Van Kerckhoven

L'invention d'un monde n'est pas une chose aussi simple qu'elle en a l'air. (L. Sprague de Camp)

Je me souviens - choisit-on ses souvenirs? - d’un cérémonieux vernissage enguirlandé de lectures de poèmes brabançons. J’y rencontrai un ami compositeur. Lors du cocktail qui aurait dû récompenser notre opiniâtreté, l’une des poétesses s’enquérit de ce que nous faisions “dans la vie”. Mon ami fit preuve de civilité :

— Je suis compositeur.

— ...?

— Je compose de la musique.

— Ah, quel genre de musique?

— On ne compose jamais que sa propre musique. Mais bien sûr, ma musique ne serait pas ce qu’elle est s’il n’y avait eu Bach, Mozart, Ellington, les Beatles etc. Les compositeurs contemporains s’inscrivent dans une trame très riche d’influences...

— Vous êtes un compositeur contemporain?!!!

Son visage eût porté la même expression si elle s’était trouvée en présence d’un bandit sanguinaire. Elle était de nos contemporains que j’aime croire en voie de raréfaction et pour lesquels la musique est d’autant plus honnête que sa destinée sera éphémère ou que son compositeur est mort depuis longtemps. Pour lesquels la musique doit servir la danse ou le recueillement.

L’éditeur que j’essaye d’être le déplore, mais la musique n’existe pas par ceux qui la composent, ni par ceux qui l’éditent, ni même par ceux qui la jouent : elle n’existe que par ceux qui l’écoutent. Il faut donc des concerts et d’autres média. Tout cela coûte beaucoup plus cher que l’expression de la plupart des autres actes artistiques (peinture, sculpture, écriture...). Souvent, le scénario optimiste du producteur contemporain (salle pleine, vente de tous les CD pressés...) arrive à peine à combler les frais engagés. Il est donc nécessaire en musique plus qu’ailleurs de bénéficier d’aides publiques et/ou privées.

Le producteur devra alors faire face à des interlocuteurs dont le travail est de gérer un fonds dans le but de valoriser l’organisme pour lequel ils travaillent. Dans le cas du privé, ce sera notamment la représentation de l’entreprise sur les différents espaces produits par le concert (affiches, salle, programme, couverture média...). Priorité donc à la musique ‘légère’ et éventuellement à Pavarotti et autres Karajan. Les aides publiques, elles, ne sont que très peu liées par ce type de contrainte. Les concepts d’appréciation ont suffisamment de flou pour offrir à l’arbitraire des décideurs une grande latitude. En toute liberté - et souvent en toute honnêteté - ceux-ci préféreront donner des subsides à une structure bien huilée, qui fonctionne bien et depuis longtemps. Le risque est moindre et des liens se renforcent. Et, les hommes étant des hommes, il est bien peu condamnable que des amitiés se créent...

L’inertie est d’un corps est proportionnelle à sa masse. Au sommet de la pente, la boule de neige doit être poussée jusqu’à ce que, par agrégation elle atteigne une masse suffisante pour dévaler la pente d’elle-même et grossir encore. Voilà comment, en France, en Belgique et ailleurs, on trouve dans le domaine de la musique une pincée de figures fortes (appelons-les S, X, B ou P) autour desquelles gravite une constellation de structures de tailles diverses. Ce sont des associations, des salles, des ensembles qui vivent dans un système proche de l’autarcie, chacun recevant des autres la justification de son existence. Quasi automatiquement, chaque année, les subsides leurs sont renouvelés moyennant un rapport d’activité et une comptabilité en ordre. L’apport musical de ces subsidiés semble somme toute chose secondaire. De plus, ils emploient souvent quelques personnes qu’il serait mal venu de transformer en chômeurs. Ils paient des impôts aussi, des taxes diverses... D’un côté, l’on sait ce qu’on a à perdre, de l’autre, on ne sait pas ce que l’on a à gagner.

Le vieux train est tellement lourd, roule depuis si longtemps, qu’il peut sembler vain de vouloir le freiner. Même s’il va là où nul ne veut plus aller. Là où l’on sait depuis longtemps qu’il n’y a rien ni personne. Alors, de temps en temps, quelques bandits rêvent de dynamiter la voie, de faire dérailler le vieux train. Et puis, ils voient le conducteur, le chef de gare, les mécaniciens. Ils voient tout ce petit monde qui joue et s’amuse avec un tel sérieux qu’ils ne peuvent se résoudre les distraire.

Car ces bandits ont une âme. On peut l’entendre battre derrière leurs notes, entre deux sifflets de train.

Bruxelles, juillet-novembre 1993

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