Alain Van Kerckhoven
TOUT CE QUI MONTE CONVERGE.
Alain Van Kerckhoven
Je crois fermement que tout artiste cherche à redécouvrir dans son oeuvre cette topologie perdue ainsi résumée par Theillard : « Tout ce qui monte converge. »
La terre, cependant, tourne. Et trouver le sens qui mène à cette élévation nest pas chose aisée. En musique, si la technique et lémotion sont deux conditions nécessaires à lascension, elles ne sont à lévidence pas suffisantes. Ces mécanismes de sélection naturelle que lon appelle histoire auront tôt fait de jeter dans loubli ou dans la consécration lensemble des compositions que notre contemporanéité nous fait parfois trouver étranges.
Là est le double danger, que partagent le compositeur et lauditeur de musique contemporaine. Chacun, relié lun à lautre par le fil ténu dune interprétation, est menacé de vertige par les deux gouffres qui tracent larête de son parcours.
Le premier abîme est celui de linnovation à tout prix. Tentation prométhéenne aux concrétisations dérisoires, elle a conduit à la désertion catastrophique des salles de concerts contemporains. Les modernes ont innové, cest incontestable, mais ont perdu le public dans la bataille. Dès lors, le rapport à lauditeur devint chose secondaire à tel point que le concept même de plaisir en devint honteux et que se préoccuper un tant soit peu du public tint pour beaucoup de la prostitution. Lon innova donc : concerts silencieux, balles de ping-pong dans les pianos, séries compositionnelles logarithmiques... Lon sacra tantôt laléatoire pur, tantôt le déterminisme le plus absolu jusquà remplacer linterprète par le hasard ou par la machine. Tout cela ne fut pas pure perte : personne ne peut nier la fraîcheur libératrice de certaines oeuvres de Cage et son influence sur tout ce qui se fera, désormais, en musique. Mais si les oeuvres de cette mouvance furent parfois intéressantes, souvent créatives et enthousiasmantes pour lintellect, elles imposèrent cependant une terrible période de sècheresse émotionnelle. Un désastre.
Le second gouffre menaçant compositeur et auditeur est celui de lacadémisme, de limmobilisme, de la sclérose. Ce danger nest pas moins important et ce nest pas un hasard si la musique senseigne chez nous dans les académies et les conservatoires dont les étymologies ont formes daveu. Le danger de lacadémisme est sans doute plus grand, car plus insidieux. Lon sinquiète bien plus vite des audaces nouvelles que de la permanence de ronronnements familliers. Les premiers agressent, les seconds réconfortent. De fait, la fugue, le contrepoint, et pourquoi pas la composition, sont des outils éprouvés par des générations de compositeurs prestigieux ayant ensemble bâti la cathédrale de la culture musicale universelle. Il est bien tentant de sen contenter, de les plonger dans un bocal de formol bien étiquetté et de les conserver au musée de Sèvres, en référence sacrée.
Le réel problème de lacadémisme rejoint celui de linterprétation des classiques (au sens large). Est-il possible de jouer du Jean-Sébastien Bach aujourdhui? Je pense que non. Bien sûr, lon peut se livrer à des analyses musicologiques, étudier les manuscrits, restaurer des instruments dépoque et se coiffer dune lourde perruque poudrée. Lon arrivera jamais plus à jouer Bach car une chose fondamentale a été perdue, plus importante que la partition, les instruments voire même la compréhension de loeuvre : le public. Truisme? Le public est lélément ultime pour que se concrétise loeuvre. Cest dans ces esprits que les vibrations sonores se transforment en émotion, en beauté. Or, ces esprits sont ceux de 1998. Ils connaissent les médias, lélectricité, les congés payés et le bifidus actif. Surtout, ils ont déjà entendu Bach, ses prédécesseurs et ses successeurs des milliers de fois. Quel rapport entre ce public et celui pour lequel Bach composait? Bien mince sans doute. Bien trop mince pour permettre la survivance dune telle illusion.
A lheure où des algorithmes étonnants permettent aux ordinateurs de composer dans le style de Bach au point de tromper des mélomanes avertis, lon pressent que le compositeur doit évoluer dans son langage, même si cette évolution ne doit à aucun prix devenir la préoccupation première. Mais si limportant reste bien sûr ce que lon a à dire, lélargissement du vocabulaire et lacquistion de nouvelles formes de syntaxe restent des éléments denrichissement du discours. Quoi de plus naturel que dévoluer?
Il faut en effet rappeler que, à lévidence, la musique est un langage, une passerelle de communication entre individus. Si un langage se doit dévoluer pour rester en phase avec lenvironnement et avec ses usagers, il convient cependant que cette évolution soit naturelle et accessible à chacun. Les dodécaphonistes et sérialistes ont confondu évolution et révolution, tandis que les académistes freinaient des quatre fers et hurlaient au sacrilège, au nom probable dun respect dancêtres qui avaient pourtant, en leur temps, apporté au langage musical de nouvelles briques.
Il faut le rappeler ici : le problème du langage est un faux problème. Quimporte que lon compose ou non de façon tonale, de façon ou non répétitive ou minimale, avec ou sans citations, religieuse ou profane, avec ou sans instruments électroniques... Quimporte la forme, pour autant que passe lémotion.
A lombre du prochain siècle, les compositeurs semblent revenus à plus de bon sens. Lon parle tantôt de Nouvelle Musique Consonante, tantôt de Postmodernisme... peu importent les étiquettes. Il semble que les créations contemporaines (jentends par là celles qui se composent aujourdhui... non celles qui furent composées il y a 30 ans et que lon programme aujourdhui dans des festivals qualifiés faussement de contemporains) senrichissent de contenu. Elles participent à conférer du sens à notre civilisation et du beau à notre environnement. Désengoncées des problèmes de langages, elles souvrent naturellement à dautres cultures, à dautres moyens décritures, à dautres outils mais sans aucune rupture avec ce passé qui forge nos aspirations esthétiques.
Je crois que ces musiques-là montent. Je crois que les émotions quelles suscitent dessinent la carte merveilleuse à laquelle a rêvé Theillard de Chardin. Et que le plaisir que nous avons à les écouter peut sassimiler à un vertige.
Ce qui est assurément bon signe.
Temse, 21/02/98 - Bruxelles 15/03/98
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