LA SUPERBE IRONIE

Alain Van Kerckhoven

STAT ROSA PRISTINA NOMIME, NOMINA NUDA TENEMUS.

Il fut un souci obstiné, encore vivace dans de nombreux esprits baroqueux, d'authentifier les concerts. On put décider de ne jouer les préludes de Bach que sur clavicorde, la musique de chambre qu'en chambre, et de n'utiliser un instrument qu'après avoir reçu d'un musicologue-juré l'assurance qu'il est bien conforme à celui utilisé lors de la création de l'oeuvre.

De cette recherche de sincérité sont nés de très heureux enregistrements, de la galaxie Harnoncourt à la belle et surprenante interprétation des sonates de Mozart par Alexej Ljubimov. Mais bien d'autres interprétations vides de toute justification historique s'incarnent avec tout autant de force dans nos mémoires, de telle sorte que l'on peut se demander si cette recherche d'authenticité présente un intérêt autre que scientifique.

Prendre un instrument d'époque, expurger la partition de ses excroissances parasitaires post-mortem ou se mettre une perruque poudrée ne permettent pas de jouer Mozart. Car Mozart est mort, le public de Mozart est mort, le monde de Mozart est mort. Aucun artifice n'y changera rien et l'excellence des performances qui semblent combler ce fossé centenaire est due au seul talent des interprètes d'avoir trouvé le délicat équilibre entre l'oeuvre écrite et l'oeuvre ‘devant être écoutée', ici et maintenant.

Cette confusion n'est certes pas inhérente au monde musical. Certains préhistoriens aiment à passer un week-end en Dordogne à ronger des racines et éclater des silex tandis que leurs épouses les attendent à la maison en préparant le rôti du dimanche soir.

Pouvons-nous sincèrement imaginer qu'écouter un concerto de Mozart joué par Murray Perahia au Palais des Beaux-Arts puisse susciter en nous une émotion commune ou seulement comparable à celle des auditeurs de 1791?! Voyons-nous la Grand'Place de Bruxelles avec les mêmes yeux que ceux qui assistèrent à sa construction, que ceux qui vécurent à l'époque de son édification? L'inadéquation entre l'oeuvre et l'interprète, entre l'oeuvre et le public est inhérente à la marche du monde. Descendez dans la rue : la société de 1994 n'a rien à voir avec celle du XVIIIe. Et la société n'est que le fruit de nos esprits.

Les notes de Dom Juan projettent en nous une image mais l'écran qui la reçoit n'est plus le même. L'image est transformée en une anamorphose qui serait ridicule si Mozart n'était l'un de ces architectes qui avait édifié ce monde sonore qui nous immerge. Le plaisir que nous avons à écouter le Requiem est d'autant plus vif que les éléments de mélodie, d'harmonie, de rythme et de couleurs que nous y trouvons sont les briques familières de notre environnement. Mais l'émerveillement ou les frissons qui peuvent nous saisir dans les méandres terribles de la fugue du Kyrie se teintent d'un discret parfum de trop peu. Voire d'une conscience que l'on voudrait étouffer et qui nous murmure : Ceci n'est pas Mozart, ceci n'est plus Mozart.

Toutes les histoires d'amour gardent en filigrane essentiel le goût du premier baiser et de la découverte. Je me souviens de la découverte de Buckinx, Lachert, Lysight, Pärt, Schnittke.

Mozart, lui, a toujours existé et existera toujours.

La superbe ironie est que nous ne pouvons l'écouter.

Paris, 30 mars 1994

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