ISAAC ASIMOV

Alain Van Kerckhoven

Il y a cette phrase d'Abraham Merritt qui doit obligatoirement ouvrir une biographie d'Isaac Asimov : "Il savait seulement que de l'océan de stupidité qu'est l'humanité s'élèvent de temps en temps des vagues intelligentes qui retombent ensuite dans la mer stupide. Il savait qu'il était l'une de ces vagues."

Parmi ces vagues, il est évident que le Bon Docteur se voyait en tsunami ou en raz de marée. Beaucoup partagent ce point de vue. Bien sûr, une telle assertion ne peut s'appuyer sur le seul argument d'autorité. Signalons donc que le Bon Docteur eût vraiment un doctorat de biochimie, matière qu'il professa à Boston avant de considérer que son activité d'écrivain était bien plus gratifiante intellectuellement et financièrement que sa charge d'enseignant. Bien lui en prit car ses livres furent couronnés par de nombreux prix et je ne pense pas qu'il est possible de trouver un autre auteur ayant pareil palmarès. Avec les années, l'étoile devint une galaxie. Traductions, adaptations, anthologies, collaborations, études, oeuvres de vulgarisations. La place réservée à Asimov à la FNAC de Bruxelles occupe un bon mètre cube après passage du fournisseur et se dégarnit vite, très vite, les jours suivant. Le compteur à dollars tourne très vite aussi. L'argent entre. Asimov n'oublie pas que l'âge d'or dont il fut l'un des acteurs principaux, s'est épanoui dans des revues et non dans des livres. Initiative géniale : il crée l'Asimov Science Fiction Magazine dont la substantifique moelle peut se trouver chez nous aux Press Pocket sous le titre "Asimov (en grand) présente (en petit)". En quelques mois, la revue est un succès qui concurrencerait Analog si nous étions en Europe. Mais nous sommes aux États-Unis où l'on a compris que l'énergie dépensée en concurrence peut parfois mieux être utilisée à faire grossir le gâteau. De fait, Analog et Asimov Science Fiction Magazine relancent le mouvement. On se croit presque revenu à l'époque de Campbell. De ce fait, chaque mois, par le volume des traductions, des rééditions, des nouveaux auteurs découverts sous son parrainage, des anthologies, des livres prolongeant ses idées et créations, le Bon Docteur possède une actualité à faire pâlir d'envie Stephen King. Pas mal, pour quelqu'un qui est mort en 1992. Vous comprendrez donc que si je n'avais pas ouvert le bal avec Asimov, son ombre serait restée bien trop présente. D'autant plus qu'un élément de sa vie dont aucune biographie ne semble faire mention peut avoir ici son importance : Asimov fut un membre éminent de Mensa!

Au vu du nombre de livres d'Asimov encombrant les rayons des librairies, on pourrait croire qu'il est l'auteur de SF le plus prolifique. Il n'en est rien : Poul Anderson et Andre Norton, notamment, ont une bibliographie nettement plus longue. Mais qui peut citer plus de 3 livres d'Anderson ou de Norton? Si la bibliographie du Bon Docteur ne compte que (?!) 71 titres différents (dont un tiers sont des titres génériques regroupant une dizaine de nouvelles), la plupart de ceux-ci restent très présents dans la mémoire de leurs lecteurs et s'inscrivent dans l'histoire de la littérature. De plus, l'on peut ajouter à ce décompte les essais de vulgarisation scientifiques et historiques qui sont estimés, eux, au nombre de... 200 et parcourent d'un même fluide clair et passionné le vocabulaire scientifique, l'anthropologie, la biochimie, la Bible, l'astrophysique ou Shakespeare. Heureusement pour le biographe, l'oeuvre littéraire d'Asimov, de disparate qu'elle fut au départ, convergea pour sa majeure partie au fil des ans pour dresser rien de moins qu'une histoire future de la Galaxie.

Certains livres cependant n'y participent en rien. La place étant comptée, je ne citerai ici que la savoureuse collection des Veufs Noirs (The Black Widowers). Bien que n'appartenant en rien à la SF, le club des veufs noirs illustre au travers d'une trentaine de nouvelles formelles à l'extrême une importante caractéristique d'Asimov : son goût du policier de tradition anglo-saxonne (dans la lignée des Sherlock Holmes, Hercule Poirot et autres Miss Marple...) et par conséquent son goût de la déduction, de la recherche intellectuelle et de ses rapports symbiotiques avec l'intuition. Cette foi dans l'intelligence transcende chez Asimov tout autre sentiment. Il faut donc oublier quelques romans alimentaires timidement écrits sous le pseudonyme de Paul French (toutes les aventures de Lucky Starr) ou réserver à un jeune public certaines collaborations telles que les histoires de Norby [1983-1991] écrites avec sa femme Janet.

A côté de cela, beaucoup de choses écrites avec un bonheur divers, mais surtout une nouvelle qui est l'une des plus belle de l'histoire de la SF : Quand les ténèbres viendront (Nightfall - 1969), laquelle vit son prolongement dans un roman écrit en collaboration avec Robert Silverberg et portant le même titre. Je dirai seulement que cette nouvelle développe la très belle idée d'Emerson : les étoiles ne devaient briller qu'une seule nuit au cours d'un millénaire, quelle foi et quelle ferveur auraient les hommes, et comme ils conserveraient pendant des générations le souvenir de la Cité de Dieu!. A lire par tous ceux qui voient dans la poésie et la SF deux mondes très distants. A lire aussi : Les Dieux eux-mêmes (The Gods Themselves - 1972) qu'Asimov proclamait comme son chef d'oeuvre et qui reçut à la fois un Nébula et un Hugo (encore un!). Préoccupations écologiques bien avant l'heure qui pourront élargir bien des horizons à de nombreux écolos contemporains. Mais l'oeuvre du docteur Asimov est une ville dont émerge une cathédrale gigantesque. Cette cathédrale n'est pas dédiée à Dieu. Son fondement repose sur deux livres dont personne (ni même l'auteur) n'avait prévu au départ qu'ils se convergeraient plusieurs décennies plus tard. Ces livres sont Les Robots (I, Robot - 1950) et Fondation (Foundation - 1951).

Les Robots ouvrit l'extraordinaire épopée des robots positroniques, robots dont les actions devront toujours être en accord avec les trois lois de la Robotique (qui sont sans doute les lois les plus célèbres après les Dix Commandements):

PREMIÈRE LOI :
UN ROBOT NE PEUT BLESSER UN ETRE HUMAIN OU, PAR SON INACTION, PERMETTRE QU'UN ETRE HUMAIN SOIT BLESSÉ.

DEUXIEME LOI :
UN ROBOT DOIT OBÉIR AUX ORDRES QUI LUI SONT DONNÉS PAR DES ETRES HUMAINS SAUF QUAND DE TELS ORDRES S'OPPOSENT À LA PREMIERE LOI.

TROISIEME LOI :
UN ROBOT DOIT PROTÉGER SA PROPRE existence AUSSI LONGTEMPS QU'UNE TELLE PROTECTION NE S'OPPOSE PAS À LA PREMIERE OU À LA DEUXIEME LOI.

Ces lois constituent l'une des idées de génie d'Asimov. Que l'homme engendre une créature à son image, cela doit obligatoirement se retourner contre lui. C'est ce que nous disent tous les mythes prométhéens du Golem à Terminator en passant par tous les Frankenstein. Ces trois simples lois permettront à l'humanité de conjurer cette malédiction inutile. Dès 1950 (les calculettes électroniques n'arriveraient pas avant 20 ans!), Asimov voyait déjà dans les robots bien plus qu'une femme de ménage ou qu'un ouvrier sur une chaîne de montage : ils étaient capables d'auto-apprentissage et de bien plus encore bien qu'on ne parlât pas encore de circuits neuronaux. A ce premier livre succède Les Cavernes d'Acier (The Caves of Steel - 1954) qui est le vrai point de départ d'une quasi-tetralogie. dans quelques siècles, l'homme a colonisé certaines planètes proches de notre système solaire. Sur ces planètes, terraformées et aseptisée par des armées de robots qui en assurent l'exploitation, chaque Solarien vit seul et à l'abri des maladies sur un domaine gigantesque administré par des centaines de robots qui pourvoient à son confort. Les distances sont grandes et chacun vit en autarcie complète. Parfois, on se parle en se visionnant à distance. Dans une telle société, un contact direct est impensable. Pourtant, un meurtre est commis. C'est un policier terrien qui est chargé de l'enquête : Elija Baley. Mais sur Terre, la situation est différente. Les cités sont d'énormes mégalopoles souterraines et grouillantes. L'on n'y aime pas trop ces Solariens dont l'origine terrienne est une vieille histoire. Si les robots existent aussi sur Terre, ils sont plus primitifs et cantonnés aux usines, exploitations minières et agricoles. On ne les aime pas beaucoup non plus. Baley n'est donc pas enchanté de devoir quitter ses cavernes d'acier pour un monde peuplé de Solariens et de robots, d'autant plus qu'il sera secondé par un Solarien : R. Daneel Olivaw... R. pour Robot, bien sûr.

A cette enquête policière succéderont plusieurs autres : Sous les feux du Soleil (The Naked Sun - 1957), Les Robots de l'Aube (The Robots of Dawn - 1983) et Les Robots et l'Empire (Robots and Empire - 1985). Ces investigations étalées sur 31 ans (1985-1954) seront entrecoupées de recueils de nouvelles faisant aussi intervenir les robots positroniques, mais dans les temps de leur conception (c.-à-d. sur une Terre qui nous est quasi contemporaine) et traitent de leurs premiers rapports avec l'homme sous l'oeil de leur concepteur : le Dr. Susan Calvin.

Intelligence, humour mais aussi sensibilité et tendresse. Si l'on peut concevoir qu'un ours en peluche n'est pas qu'un objet, il devient évident que les robots ne seront pas que de simples machines pour les hommes, les femmes et les enfants dont ils partageront l'univers. De nouveaux rapports s'établiront, étranges et familiers. Les Trois Lois court-circuitent la vieille problématique du robot pré-Asimov (L'homme peut-il créer un être à son image? Celui-ci ne va-t-il pas se rebeller? L'homme apprendra-t-il un jour à ne pas jouer à l'apprenti-sorcier?) pour laisser place à d'autres interrogations : Où naît l'intelligence? La sensibilité n'est-elle pas en essence dans la perception? Et les sentiments? Tout ce qui fait de nous des hommes tient-il à notre nature cellulaire, à notre chimie carbonnée? La conscience est-elle le monopole du vivant? Robots intelligents, avez-vous donc une âme? Et nous, en avons-nous une?

En contrepoint à ces aventures robotiques, Asimov se lança de 1951 à 1993 dans une saga d'une ampleur, d'une puissance et d'une intelligence peu communes couvrant plusieurs millénaires de l'histoire de la Galaxie. Il ne s'agit pas là non plus d'un record : j'espère pouvoir vous présenter Stapledon dans les mois à venir. Mais la cohérence de la vision proposée et l'écriture haletante de ce fou de science et de romans policiers confèrent à ce cycle un statut monumental. En 1966, la trilogie se vit décerner un prix Hugo d'une catégorie créée pour l'occasion : celui de la meilleure série de tous les temps... de quoi joliment rehausser un curriculum vitae.

Tout commence avec Fondation (Foundation) : En 11.988, l'être humain a essaimé dans la Galaxie et a oublié ses racines terriennes. Des millions de mondes peuplés chacun de milliards de personnes vivent sous la coupe d'un vieil Empire fragilisé par son propre poids. Une crise grave se dessine. Or un jeune mathématicien se fait remarquer en proposant un modèle dont il ne voit pas tout de suite l'applicabilité : la Psychohistoire. Le fondement de ce modèle est simple : les civilisations obéissent à des lois qui dépassent les simples actions individuelles. Plus la civilisation contient un grand nombre d'individus, plus l'importance de ces lois se fait sentir. Si ces lois peuvent expliquer la Chute de l'Empire Romain ou la Révolution industrielle, elles peuvent aussi prédire les grandes orientations futures de l'Empire Galactique. Voilà qui ne laisse personne indifférent, ni l'Empire ni ses opposants. Mais Hari Seldon, le mathématicien, est un humaniste. Pour éviter à l'Empire une crise terrible de 30.000 ans, il établit une Fondation qui utilisera la Psychohistoire pour diriger le destin de la Galaxie durant les mille ans à venir. Tel semble du moins être le plan initial...

Mais en SF, rien ne se passe jamais comme il semblerait que cela doive se passer (contrairement, bien sûr, à la réalité quotidienne). Il fallait donc une suite : Fondation et Empire (Foundation and Empire - 1952), puis Seconde Fondation (Second Foundation - 1953). Ces trois livres constituent la trilogie "Foundation" qui reçut ce fameux prix spécial Hugo. Puis, trente ans (!) après, sous la pression des fans et des éditeurs, Asimov revint à la Psychohistoire avec Fondation dévoilée (Foundation's Edge - 1982) qui reçut de nouveau un prix Hugo en apportant un coup de théâtre spectaculaire et génial qui rebondit encore quatre ans plus tard avec l'extraordinaire Terre et Fondation (Foundation and Earth - 1986) qui, non seulement scelle superbement le cycle de Fondation, mais l'unit - et avec quelle maestria! - au cycle des Robots.

Il était bien sûr exclu de donner une suite à un tel point d'orgue qui clorait une quinzaine de livres qui ont passionné des millions de lecteurs sur trente ans. Asimov sublima alors le désir de ses lecteurs en écrivant deux nouveaux livres : Prélude à Fondation (Prelude to Foundation - 1988) est un intéressant flash-back sur les début d'Hari Seldon qui se poursuit par Aube et Fondation (Forward the Foundation - 1993) qui dépeint l'édification de la Fondation et le lancement de ce plan de mille ans. Ce dernier livre n'est pas encore disponible en français. Ceux qui donne un quelconque crédit aux affirmations des éditeurs peuvent espérer le trouver chez Denoël dans quelques mois.

Le tableau dessiné par Asimov au long de ces sept livres est grandiose. Les échelles de temps considérées empêchent bien sûr de s'attacher à un héros. Il y a seulement des hommes dont seule l'oeuvre survit et sert à leurs successeurs. Le héros principal est ici l'humanité, laquelle trouve toujours en elle-même les ressources qui la guideront au travers des âges difficiles. L'intrigue, au-delà des manoeuvres politiques, se situe dans ces frontières floues où l'ambition humaine rencontre l'histoire, où les mémoires individuelles se fondent en une conscience collective, où la volonté de l'homme se révèle n'être que le fruit de hasards et de nécessités, où le concept de liberté individuelle nécessite une redéfinition. Ecrite par quiconque, le cycle des Fondation pourrait apparaître comme une parabole supplémentaire sur l'inanité de l'effort humain. Mais la plume d'Asimov fait souffler fort vent d'optimisme dont on a du mal à trouver l'origine précise avant le dernier volet. La réponse d'Asimov aux éternelles questions existentielles n'est ni théologique ni désespérée comme elle l'est toujours. Elle est humaniste et je ne brûlerai aucun suspens en disant qu'elle constitue ce qu'Hodstadter appelait une fort jolie Boucle Etrange.

Se pose maintenant au candidat lecteur la question : Par où commencer? Pour respecter le fil de l'histoire, il conviendrait de commencer par Prélude à Fondation et Aube et Fondation. Je ne le conseille cependant pas car le personnage d'Hari Seldon n'acquerra sa substance qu'à la connaissance que les autres livres pourront vous donner de son oeuvre. D'autre part, le point d'orgue final n'aura pour vous sa pleine saveur que si vous avez lu le cycle de Robots. Mon conseil est de mélanger les deux cycles en suivant simplement les dates de parutions que j'ai indiquées à cet effet. Surtout, ne sautez pas une étape. Bien que le Bon Docteur vous signale en préface que cela n'a pas d'importance, vous y perdriez beaucoup. Cette lecture en contrepoint vous fera parfois passer d'une époque proche à une époque beaucoup plus lointaine mais le visage qui se dessinera sera plus cohérent, les références plus claires et votre plaisir, pour les semaines ou les mois que vous y consacrerez, décuplé.

Si vous désirez seulement goûter seulement une cuiller pour savoir si la sauce vous plaît, eh bien achetez un recueil de nouvelles tel, par exemple, que Le robot qui rêvait (Robot dreams - 1986) avant de vous lancer dans l'extraordinaire aventure. Par la suite, si vous devenez passionné, vous pourrez aussi vous plonger dans le cycle de Trantor qui se relie tout naturellement au reste, Trantor étant la planète où est centralisée l'administration de l'Empire. Il s'agit cependant de romans précoces et moins intéressants. Ils sont au nombre de trois : Cailloux dans le Ciel (Pebble In The Sky - 1950), Tyrann (qui fut aussi publié sous le titre Les Poussières d'étoiles : The Stars, Like Dust - 1951) et Les Courants de l'Espace (The Currents of Space - 1952).

Et si vraiment vous êtes complètement accrochés aux Trois Lois de la Robotique, sachez que l'esprit commercialement avisé du Bon Docteur et de ses éditeurs a permis à des écrivains de moindres talents d'en continuer les aventures. Si le nom d'Asimov est toujours en grand sur la couverture, celui des écrivaillons de service n'y figure pas toujours. Lisez donc attentivement la jaquette si vous n'êtes pas encore à ce stade de dépendance.

Enfin, une initiative nettement plus intéressante vient d'être traduite en français sous le titre Les Fils de Foundation (Friends of Foundation - 1992). Cette anthologie exceptionnelle - disponible depuis quelques semaines en livre de poche - regroupe, sous forme de nouvelles, les hommages des plus grands de la SF à ce qui est et restera longtemps Le Plus Grand Cycle de SF de tous les temps.

Bonnes et longues lectures!

Temse, mars 1995

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