Alain Van Kerckhoven
FREDERIC BROWN
Alain Van Kerckhoven
L'art de la nouvelle est un art anglo-saxon. La littérature française fut forgée par les romanciers et les feuilletonistes dont la prose ne put être contenue qu'en un nombre respectable de pages. Ceux-ci ne firent court que dans leur correspondance ou dans leurs poèmes. D'où vint que leurs vers furent courts et leur prose si longue? Je découvris vers treize-quatorze ans que l'on pouvait écrire de courtes, voire de très courtes histoires, non par Poe ou Chesterton, mais par Frederic Brown. Je me souviens que la petite couverture finement dessinée à l'Aérographe m'avait d'abord attiré, et ensuite le titre : Paradoxe perdu. Paradoxe perdu! Ces deux seuls mots étrangement associés suffirent à déclencher au plus profond de moi quelque machine terrible qui n'aurait de cesse de me transformer en lecteur acharné de nouvelles. Pourquoi cette évocation? Tout d'abord parce que Présence du Futur, la très belle collection de Denoël, vient de sortir cinq rééditions de Brown qui constituent, avec Paradoxe Perdu (J'ai Lu ; Paradox Lost, 1973), l'essentiel de sa production SF: Une étoile m'a dit (Space on my hands, 1951), Fantômes et farfafouilles (Nightmares and Geezenstacks, 1961), Lune de miel en enfer (Honeymoon in Hell, 1958), L'Univers en Folie (What mad Universe, 1949) et l'épatant Martiens go Home (Martians, Go Home!, 1955).
Ensuite parce que je ne conçois pas que l'on ne puisse pas aimer Brown. Asimov peut être énervant, Clarke trop hard science, Bradburry trop peu, la SF française trop "malaise des banlieues", etc. etc. Brown n'est trop en rien et juste en tout. Et en plus il est drôle ce qui, il faut bien l'avouer, est assez rare dans le monde de la SF.
A l'inverse d'Asimov qui ne créa son Club des Veufs Noirs qu'après avoir publié quelques kilos de textes de SF, Brown fut avant tout un auteur policier. Il reçut même en 47 l'Edgar Award. La chose n'est pas rare pour un auteur de partager ainsi son talent. À l'instar d'Asimov dont le goût du polar se manifeste même au centre de Foundation ou des Robots, le goût de l'extraordinaire qui a pu stimuler Borges a permis à des auteurs comme Sadoul, Bradbury ou King de s'adonner au policier. À l'inverse, Poe ou Chesterton ne dédaignaient pas les incartades fantastiques. Pour Brown, la chose n'est pas anecdotique, le policier se caractérisant souvent par un coup de théâtre de dernière minute. Cet art de la chute, Brown l'a importé dans la SF avec un talent inégalé, le poussant parfois à son paroxysme. Certaines de ses nouvelles ne sont qu'un habile château de sable édifié insidieusement dans l'esprit du lecteur dans le seul but d'être rasé par l'éclat de la ligne finale. Alors, l'on peut parfois entendre le rire de Brown comme pour dire : "Haha, je vous ai bien eu!"
Les optimistes le qualifient en général d'optimiste en arguant sur la bonne humeur et la légèreté de ses textes, tandis que les pessimistes en font l'un des leurs en vertu de la nécessaire tristesse de l'auguste. "Optimiste" et "pessimiste" sont deux mots acceptant bien trop de définitions contradictoires attachées au quotidien. L'écrivain Brown en était trop détaché pour accepter une telle étiquette. Il est en tout cas un formidable conteur. Quand il a une idée, qui peut souvent se résumer à une image, il en fait une nouvelle de 2 à 40 pages là où beaucoup en feraient un roman, voire un cycle. Il y a donc du rythme, de l'invention, de la poésie, des couleurs, du mouvement et de l'humour, beaucoup d'humour. Ceux qui n'ont jamais eu de crise de fou-rire tout seul, dans leur fauteuil, en lisant un livre doivent lire Martiens Go Home ou L'Univers en folie. Ils seront déniaisés sur le champ ou perdus à jamais.
Ces deux derniers livres sont deux courts romans. Dans le premier, la terre est envahie par d'insupportables petits martiens verts (bien sûr) qui ont plusieurs caractéristiques horripilantes. Tout d'abord, ils apparaissent comme ça, sans soucoupe ni fusée, aussi bien dans les rues que dans les appartements, chambres à coucher, états-majors militaires, bureaux etc. Et comme ils sont plusieurs milliards, eh bien il faut apprendre à vivre avec constamment quelques-uns d'entre eux dans le champ de vision. Ils ne sont ni amicaux ni hostiles, simplement très embêtants avec la manie d'intervenir à tout bout de champ en disant tout haut ce que vous pensez tout bas pour faire capoter les têtes-à-têtes romantiques, les réunions d'affaire, les meetings politiques. Enfin, ils appellent tout le monde "Toto", considérant l'emploi de noms individuels parfaitement farfelu! Au delà de l'humour et des clins d'oeil, c'est à une véritable remise à plat des rapports humains et de la société que se livre Brown, ou plutôt que Brown - sans avoir l'air d'y toucher - confie au lecteur. Mais attention, nous ne sommes ici pas en présence d'un humour désespéré masquant les lézardes d'un monde terrible. L'humour est sincère et la bonne humeur communicative.
Si ces cinq revigorantes rééditions vous conquièrent, poursuivez votre exploration brownienne par Paradoxe perdu et éventuellement par les polars de Brown qui fleurissent en nombre chez 10/18 et dont le meilleur est sans doute La Nuit du Jabberwock. Vous rebondirez avec allégresse sur autant de mondes possibles et merveilleux, vous emplissant à chaque bond de l'oxygène que votre imaginaire vous réclame. Vous méditerez joyeusement sur les risques de l'utilisation du lance-pierres dans la chasse aux dinosaures, sur votre propre importance dans un univers solipsiste, sur les dangers de mêler ludiverbisme, catachrésie et aélurophobie, et sur la prudence qu'il convient d'observer en présence de marguerites. En bref, vous passerez de sacrés bons moments.
Temse, octobre 1995
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