Alain Van Kerckhoven
JOHN BRUNNER
Alain Van Kerckhoven
John Brunner est mort le 25 août dernier à 61 ans. Telle est la principale raison qui me pousse à en parler ici, et non le respect d'un inutile ordre alphabétique (cette précision pour rassurer les amoureux des Chroniques Martiennes et autres Baleines de Dublin). Si ce britannique modeste et distingué ne fut jamais une figure de proue de la SF ni perçu comme un réel innovateur, le temps confère de plus en plus à son oeuvre une influence sensible sur le large monde de la SF. Le centre de cristallisation de cette influence a eu le tort de paraître à une époque où soufflait un fort vent contestataire dans le monde de la science fiction (et pas seulement là...) : 1968. C'est l'époque d'Ubik, de Dune et surtout des Dangerous Visions d'Harlan Ellison. C'est l'époque des grandes interrogations, des remises en place, des coups d'éclats. La politique entre de plein pied dans la SF, et la SF dans la politique.
La guerre du Vietnam se fait à coup de napalm, de défoliants, de psychotropes. Trois mots qu'on aurait pu croire échappés d'une plume trop audacieuse. Trois choses que le monde apprendrait vite à connaître. Pour une raison qui s'estompe dans les esprits au profit de mécanismes d'escalade et de concepts arrachés à la morale des nations, des hélicoptères ultramodernes survolent avec fracas des pièges de bambous millénaires. Deux civilisations s'affrontent, infiniment étrangères, dans un décor halluciné qui offre à l'horreur de nouveaux terrains de jeu. Pour la première fois, les photographes et les caméras sont là ; il ne faut pas attendre la fin du conflit pour voir la souffrance. Les images affluent pour nourrir en temps réel l'imaginaire occidental. Ce ne sont plus des images d'hôpital ou de cimetières mais des images de sang et de chair brûlée. Depuis l'invention du récit, la guerre est restée un prétexte littéraire de choix. On exhume de vieux textes dont on commence à faire l'exégèse à la lumière des lance-flammes lointains. Chaque auteur de SF est mis au pied du mur et doit affirmer son soutien ou son opposition à l'ingérence des Etats-Unis. La première vague fut celle des colombes partisanes du retrait : Asimov, Blish, Bradbury, Dick, Ellison, Farmer, Knight, Le Guin, Silverberg etc. Quelques semaines plus tard réagirent les faucons soutenant l'engagement: Anderson, de Camp, Hamilton, Heinlein, Niven, Vance etc. Étrangement, le nom de Clarke n'apparaît nulle part. En France, mai 68 voit naître de jeunes auteurs tels que Andrevon, Frémion et Pelot qui ne publient guère que dans des fanzines ronéotypés. L'âge d'or est bien fini. On brise les vieilles icônes à coups de pavés. C'est l'époque des happenings. On casse les pianos à la hache. No Future. Cage, Kerouak, Ginsberg. Buckowski est encore à naître. Caractéristique étrange de cette époque étrange, contrairement à la musique, au cinéma, à la peinture ou à la littérature classique, la SF ne voit pas de véritable querelle des anciens et des modernes. Sans doute partagent-ils la foi que leur univers s'élargit et qu'il y a de la place pour tout le monde. Peut-être la jeunesse du genre substitue-t-elle aux rapports anciens/modernes des sentiments pères/fils.
C'est dans ce contexte pour le moins mouvementé que Brunner, après de nombreuses oeuvres dont il est le premier à affirmer le caractère alimentaire, publie Tous à Zanzibar (Stand on Zanzibar, 1968) qui recevra le Prix Hugo en 1969. L'avenir n'est plus aux balades intersidérales : Le New York du XXIe siècle est une mégapole en proie à la surpopulation, à la violence et à la pollution (thème maintenant familier). L'Afrique est économiquement dévastée et le communisme inhibe toute liberté en Asie. Pourquoi? Pour qui? Une multinationale titanesque? Une conscience plus discrète? L'écriture de Brunner peut être déroutante et il faut s'y accrocher. Ses romans ne sont pas des aquarelles figuratives et linéaires : Brunner peint au couteau. Ça tache et ça peut faire mal. En revanche, l'univers créé est dense et consistant. Tous à Zanzibar peut se lire, se relire, et se lire encore. Ce roman phare de la SF moderne est le premier pilier de la Tétralogie Noire qui ne doit son identité qu'au thème central. Il vous est dès lors loisible de l'explorer dans le désordre. Elle constitue l'essentiel de l'oeuvre durable de Brunner. Les trois autres éléments de cette tétralogie sont L'Orbite déchiquetée (The jagged Orbit, 1969), Le Troupeau aveugle (The Sheep look up, 1972) et Sur l'Onde de Choc (The Shockwave Rider, 1975). Le Troupeau aveugle est l'autre chef-d'oeuvre de Brunner. Le reste consiste surtout en productions alimentaires. J'épingle cependant L'Homme entier (The Whole Man, 1965), fable très émouvante sur la différence... comme un clin d'oeil anticipatif au Sturgeon à venir.
Toute biographie de Brunner doit enfin citer le critique Richard Lupoff, à propos du Troupeau aveugle : «Il faudrait faire lire ce livre à tous les décideurs. Ça leur collerait une frousse terrible, mais ça pourrait littéralement sauver le monde.» Il est grand temps.
Temse, 19/11/1996
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