Alain Van Kerckhoven
L'HEROIC FANTASY
Alain Van Kerckhoven
Il y a des marais jonchés de débris végétaux aux formes hallucinées, éclairés par une lune maléfique et parcourus de la plainte blafarde de quelque créature maudite. Il y a des forêts, profondes et noires au sein desquelles le voyageur n'a guère de chance d'apercevoir le ciel, poursuivi par les craquements mystérieux qui le pressentent d'accomplir sa quête. Il y a aussi des labyrinthes, des cryptes, des douves et des donjons bâtis de toute éternité pour abriter on ne sait quelle âme froide et humide. Ces marais, ces forêts ou ces constructions baroques ont cependant en commun une brume épaisse qui vient à heures régulières laver ce qui ne doit subsister et absoudre leurs terribles secrets. Est-ce seulement par goût de la métaphore que les habitants appellent ce brouillard l'haleine du dragon? Le voyageur qui peut s'y aventurer y rompra les dernier brins de la corde qui le rattachaient encore à sa réalité. De curieux êtres apparaîtront, faisant revivre les souvenirs enfantins des contes peuplés de gnomes, d'elfes, de nain, de trolls, de kabouters, de génies ou d'autres farfadets. Si l'effroi ne lui fait rebrousser chemin, d'autres personnages apparaîtront ensuite, que la ruse peindra sous des traits plus familiers. Qu'il ne s'y trompe pas et prenne garde : ces guerriers, ces magiciens, ces fées ou ces mages n'ont rien d'humain et mettent leurs pouvoirs au service des seules forces dont l'évocation lui sera à la fois familière et redoutable : le Bien et le Mal.
Tel est le cadre de Heroic Fantasy. L'Heroic Fantasy appartient-elle à la science-fiction? Question sans fondement puisque la SF est un ensemble incluant le reste de la littérature comme je l'ai définitivement démontré dans la rubrique commise en mai 1995. Cette appartenance ne l'empêche pas d'avoir ses caractéristiques propres, ses fans et ses détracteurs. Je ne vais pas cacher que l'Heroic Fantasy n'est pas ma tasse de thé, mais c'est un genre à part entière qu'il est injuste de décrier au nom d'adaptation schwartzennegeriennes de Conan le Barbare. Et si ma quête de chroniqueur passe par cette contrée inhospitalière de la littérature, je ne m'y déroberai pas.
Tout d'abord une parenthèse pour les adorateurs de la langue française : il n'existe pas de traduction d'Heroic Fantasy. Ni le mot fantastique (trop large) ni le mot fantaisie (trop courtois ou trop léger) ne peuvent convenir. L'on a parfois essayé des traductions approchées telles que "Epopée fantastique"... sans grand succès. Outre cela, il existe diverses formes de ce genre, mais qui s'articulent toutes autour du mot Fantasy. Même l'inacceptable doit parfois faire partie de l'univers. Je dois cependant être tout à fait juste en signalant que ce genre est parfois dénommé aussi, d'après Fritz Leiber, Sword and Sorcery (épée et sorcellerie). Autant remplacer le mot thriller par Revolver and bourbon!
Si ce genre est tellement 'à part' dans le domaine de la sf, c'est sans doute à cause du parti-pris qu'il adopte dès le départ : l'univers de l'héroic Fantasy est purement onirique. Aucun auteur ne va démontrer comment agit une malédiction, ni ne va justifier d'une technologie avancée, voire d'un univers parallèle (ce qu'aucun auteur n'ose heureusement plus faire depuis 40 ans) pour convaincre le lecteur. Non : tout est possible... ce qui ne veut pas dire que tout est permis. Là est la grande différence. Les contraintes ne sont pas technologiques ni même scientifiques, les contraintes sont celles d'un imaginaire peut-être collectif. N'accepter d'autres contraintes que celles d'un imaginaire, ce n'est pas très raisonnable.
L'Heroic Fantasy est de fait un peu folle. Mais, comme l'a démontré Chesterton, le fou n'est pas celui qui a perdu la raison mais au contraire, celui qui a tout perdu SAUF la raison. Ainsi, l'Heroic Fantasy a ses propres règles : s'il est permis à un mage de geler le temps d'une galaxie, il lui est totalement interdit de boire un Coca-Cola devant la télévision.
Les règles de l'Heroic Fantasy échappent à la raison, ce qui en fait une littérature psychanalytiquement intéressante. Combien d'essais furent écrits sur l'univers de Tolkien, lequel est un peu au genre ce que Tintin est à la bande dessinée.
Il n'en est pourtant pas le père fondateur, contrairement à une idée trop répandue. La source est à rechercher beaucoup plus loin, à l'époque où, bien évidemment, les philtres d'amour, les fées, les sortilèges les dragons et autres chimères apparurent dans les récits. Curieusement, le fantastique n'est pas présent dès le début dans le roman de Geste qui ne fait qu'exagérer le faits d'arme et de bravoure, voire le rôle de la foi, sans toutefois sortir du contexte narratif classique de l'époque. Ce n'est qu'au XXIIe siècle dans le roman courtois que Tristan occit dragon sur dragon tandis que sa blonde Isolde, bien que liée à lui "de tout ses sens et de toutes ses pensées" par un philtre, épouse celui qui l'indiffère et qui pourtant la fera Reine.
Le roman de Tristan et Iseut se trouve à la confluence de deux courants dont les eaux restent mêlées dans la Fantasy. Tout d'abord, bien sûr, le courant celte du Roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde qui apporte les ingrédients indispensables que sont les elfes, les fées, les charmes magiques et la quête chevaleresque. Mais cela n'est pas suffisant : de la Table ronde à Conan le barbare, il y a un élément nouveau. C'est le côté latin, qui laisse transparaître l'individu de chair et de sentiments derrière l'armure, avec ses faiblesses et ses motivations moins anglo-saxonnes que la quête du Graal, avec moins de flegme dans la douleur aussi. Cet aspect plus charnel provient lui probablement des romans d'inspiration antique transposés en plein coeur du Moyen-Age et dont l'épopée de Jason est le récit le plus marquant qui nous soit parvenu. L'on (Marc Duveau dans sa préface du Monde des Chimères) a aussi évoqué l'influence d'un troisième courant : les Mille et Une Nuits dont les premières traductions arrivèrent en Europe seulement au XVIIIe siècle. Probablement.
Toujours est-il que le genre a perduré timidement depuis le Moyen-Age et il n'en reste plus guère de traces que chez les écrivains dont l'oeuvre a survécu aux vents et aux sables. Si la Fantasy n'avait généré tant de navets par la suite, je n'aurais pas tant d'hésitation à citer Rabelais, Yeats, Hugo ou encore (oui, j'ose!) Shakespeare! Que l'on lise le Songe d'une nuit d'été ou encore La Tempête pour tenter de s'en convaincre...
Le genre aborda le XXe siècle avec Abraham Merritt ou encore, sous des dehors moins typés et très personnels, avec H.P. Lovecraft. L'apport d'Edgard Rice Burroughs ne peut pas non plus être négligé. S'il reste présent à la mémoire de chacun par l'entremise des adaptations cinématographiques de Tarzan, il fut en son temps renommé pour avoir écrit des Space Operas qui firent les délices de millions d'adolescents. Nous somme loin de la rigueur d'un Clarke ou d'un Asimov (Encore qu'Asimov se soit lui-même laissé tenté par la Fantasy... très timidement, du bout des orteils sans même retrousser le bas de son pantalon. Voir à ce propos les nouvelles du cycle d'Azazel [Mais le Docteur est d'or, Légende], surtout savoureuses par les répliques de l'un des deux compères.). Dans le cycle de Barsoom, les indigènes de cette planète vivent mille ans s'ils parviennent à éviter les coups d'épées et de fusils au radium. Les Martiens y sont des géants verts à quatre bras. L'on rencontre aussi des êtres flottants, des hommes-chevaux et des intrigues concourant à faire souffler dans l'oeuvre un vent de poésie épique qui rappelle les impressions de lecture de l'Odyssée. Si Burroughs ne fait pas le choix de la rationalité, il ne choisit pas non plus de dépeindre un univers régi par la magie et ne peut donc pas être classé dans l'Heroic Fantasy. Cependant, les visions qu'il nous proposent sortent tout droit de notre imaginaire et ne se plient nullement aux lois physiques de l'univers observable : anachronismes, monstres bicéphales ou hybrides, routes passant d'arbre en arbre, combats à l'arme blanche entre primitifs et robots. La porte est grande ouverte par laquelle s'engouffreront bientôt korrigans et farfadets.
C'est pourtant le nom de Tolkien que l'histoire a retenu pour être associé aux sources de la Fantasy. Disons tout de suite que Tolkien n'est pour rien dans ce malentendu, et qu'il y eut en littérature des impostures plus sévères. Tolkien est en effet un grand écrivain. L'un de ces écrivains-fleuve qui, sans avoir l'air d'y toucher, passent leur vie à édifier une oeuvre monumentale par la taille et la cohérence.
Le centre de l'oeuvre de Tolkien (ici, Mireille fan inconditionnelle de l'écrivain et de moi-même m'aide un peu) s'articule autour de la trilogie du Seigneur des Anneaux (The Lord of the rings,1965). Les trois ouvrages (La Fraternité de l'Anneau, Les deux Tours et Le Retour du Roi) racontent la quête de Frodo, le courageux petit hobbit, neveu de Bilbo (héros du fameux roman précédant la trilogie : Bilbo le Hobbit [The Hobbit, 1937]) et de ses compagnons de la Terre du Milieu pour trouver le moyen de détruire une bague maudite. L'aventure sera longue et riche en paysages et en rencontres, pas toujours amicale comme l'on s'en doute. Le voyage est bien sûr initiatique et les exégèses ne manquent pas, tant complexe est le monde inventé et tant sont variées les sources d'inspiration, allant des sagas nordiques à la morale chrétienne en passant pas les légendes celtiques et une très forte imagination de l'auteur. Il est possible que cette oeuvre ait été la plus commentées et analysée des oeuvres du XXe siècle. Elle a généré, de par sa richesse fabuleuse de nombreux livres qui en furent directement inspirés (d'où le malentendu quant à la paternité du genre), elle est même à la source de toute la vague des jeux de rôles qui ont fait fureur il y a quelques années. Plus les films, les dessins aimés et autres avatars tenant du merchandising. Le succès fut mondial, confirmant l'universalité de mythes que l'on aurait pu croire très localisés.
Mais le principal réside dans la cohérence et la richesse inouïes de cette oeuvre. Des appendices de 160 pages reprennent plusieurs centaines de personnages dont certains trouvent place dans l'un des riches arbres généalogiques, une géographie complète que détaillent plusieurs cartes précises, un calendrier, une chronologie datée s'étendant sur plus de 3000 ans, un vocabulaire désignant des personnages, objets ou concepts propres aux régions traversées, vocabulaire explicité dans un lexique. Je termine l'énumération par ce qui n'est pas la moins intéressante des caractéristiques : l'invention d'une langue artificielle dotée d'un alphabet dessiné de la main même de Tolkien. Des versions informatiques existent : voici (pour ceux qui lisent la version papier de cette chronique) un exemple de la police Tengwar-Gandalf pour Macintosh :
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Il s'agit vraiment ici de l'invention d'un monde.
A l'opposé du gentil Frodo se trouve bien sûr le valeureux et viandeux Conan, sorti tout droit de l'imagination kitch et machiste de Robert E. Howard et qui triomphe des trahisons, maléfices et intrigues à la force dure et impitoyable de sa lourde épée. Pas de sentiment dévoyé, pas de sentimentalisme, pas de demi-mesure, pas de second degré. Le combat du Bien contre le Mal prend ici la forme de l'homme simple contre la société pervertie, du barbare contre les intellectuels dévoyés, de la violence franche contre les machinations politiques, tel est le message sans nuance de Conan. Dressons parallèlement une brève biographie de son auteur dont la constitution fragile en faisaient un sujet de moquerie de ses camarades, qui suivit des cours de cuturisme et finalement se suicida à l'âge de 30 ans après avoir constaté que sa sous-littérature (il en était conscient) fit de lui un homme plus riche que le banquier de son village, ancien camarade de classe. Antiparallélisme auteur/héros trop évident peut-être. Un régal en tous cas pour tout psychanalyste. Et du bonheur à la hache pour des millions de lecteurs et de spectateurs qui consacrèrent Conan comme le plus célèbre héros de l'Heroic Fantasy... au grand dam parfois d'amateurs plus nuancés.
De Frodo à Conan, ces incarnations romanesques de notre inconscient collectif utilisent comme moteur non notre raison, nous l'avons vu, mais nos angoisses les plus secrètes, celles justement que notre raison baillonne mais qui restent là, muettes et palpitantes depuis notre enfance. Le héros (car il y a toujours, nécessairement, un héros) n'aura de cesse de lutter contre ces fantômes terribles qui ne resurgissent chez l'adulte qu'à l'occasion d'un cauchemard, d'une fièvre ou de quelque autre délire. Et de finalement les anéantir. Cet victoire littéraire peut-elle avoir un effet de quelconque délivrance chez le lecteur? Lèverait-elle quelques engrams? Suscite-t-elle quelque catharsis? Je ne peux le dire et ne connais aucune étude sur le sujet. Je peux seulement affirmer que ce combat sur toile de fond d'inconscient collectif tourmenté ne procure aucune satiété à ses spectateurs, la plupart d'entre eux étant des mordus inconditionnels.
Grosso-modo, le reste de la Fantasy se situe entre Frodo et Conan, avec de nombreuses nuances que viennent encore appuyer de nombreuses appellations. J'ai évoqué l'appellation de Sword and sorcery qui colle très bien à son fondateur, Fritz Leiber, mais aussi au Conan d'Howard dont je parle décidemment trop. La sauvagerie de l'épée (du héros, le Bien) s'y oppose aux sortilèges (du Mal) selon l'amalgame connu {intelligence = malin = Malin = Esprit du Mal}. Mais il existe aussi une Light Fantasy, plus proche des fées et de la Belle au Bois dormant, une Low Fantasy donnant à l'horreur brute, visuelle et sanglante la plus grande liberté, et une High Fantasy, déjà plus proche de la SF classique en ceci qu'elle présente des phénomènes globaux, une tentative d'intégration du fantastique à l'échelle de l'univers faisant souvent intervenir différentes civilisations, voire différents empires galactiques. La Guerre des étoiles (Star Wars) appartient à ce dernier courant : le Bien y affronte le Mal à coup d'épées-laser. Bien sûr, grace à "la Force", le bien triomphe. Decorum de chevaliers noirs, de jeune héros valeureux, de mage, de princesse prisonnière. L'on peut encore rencontrer la Weird Fantasy, la Dark Fantasy, la Science Fantasy ou encore l'Adult Fantasy. Je suppose que la liste s'allonge encore au moment où je tape ces lignes.
Un paragraphe cependant sur la Science Fantasy qui est probablement la branche qui assure le mieux la transition entre ces mondes fabuleux et les univers moins chimériques de la SF. Très New Age, la Science Fantasy ne donne pas au Bien et au Mal des masques de chevaliers ou de farfadets, mais les visages plus flous de la Nature, du Divin. L'on y retrouve une fois de plus détournés de leur sens les notions d'ondes, d'énergies, de vibrations. Mais comme dans l'Heroic Fantasy, la géographie, quoique planétaire, y occupe souvent une place importante, ainsi que les castes sociales transposées pour l'occasion des mythes celtiques vers des scénarions plus personnels. Le cycle de Dune de Frank Herbert est à la frontière de sa SF et de la Science Fantasy. Il faut aussi citer Marion Zimmer Bradley (La Romance de Ténébreuse) ou encore Anne McCaffrey (La Ballade de Pern) qui confèrent à l'Heroic Fantasy en général une teinte beaucoup plus féminine que celle de la SF en général. Je me refuse ici à toute tentative d'explication.
Mais peu importe ces classes, la Fantasy est, m'assure-t-on, un genre assez large pour que chacun puisse y trouver l'univers magique qui lui convienne, comme un extra aux contes de fées de son enfance. Cherchez et vous trouverez peut-être... je cherche moi aussi.
Les Nières, 13 août 1996
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