Alain Van Kerckhoven
P.J. FARMER ET LE SEXE
Alain Van Kerckhoven
L'importance qu'occupe le sexe dans la SF est faible, étonnamment faible même en comparaison de la place qu'il occupe dans la civilisation.
La chose surprendra d'abord les néophytes qui ne connaissent la SF que par l'entremise des couvertures jadis allègrement gratifiées de quelque créature voluptueuse parée d'une de ces nouvelles combinaison spatiale à l'épaisseur monomoléculaire. L'amateur sait depuis longtemps que la jacquette n'a au mieux qu'un lointain rapport avec le contenu. Il semble clair que la plupart des éditeurs disposent d'un stock d'illustrations qu'ils écoulent au petit bonheur au fil de leur planning éditorial sans leur rechercher la moindre adéquation avec le contenu.
Mais la chose surprendra aussi le lecteur assidu tant le souffle de liberté qui anime le genre semble contradictoire avec une telle réserve, abandonnée depuis longtemps par les autres domaines de création.
Asimov a traité le sujet assez timidement, d'un point de vue plutôt sociologique, dans le cadre des relations homme-robot et aussi sous la forme d'extraterrestres trisexuels (!) dans Les Dieux eux-mêmes (The Gods Themselves, 1972), sans chercher à plus émouvoir le lecteur. Clarke, rougissant, n'a évoqué le sexe qu'à de très rares occasions, forcé semble-t-il par la cohérence du récit (la série Rama). Le sujet reste très secondaire, quasi anecdotique chez la plupart des auteurs...
Je n'ai pas d'explication toute faite. On peut dire que la SF est essentiellement américaine, et que l'Amérique est longtemps restée prude. On peut penser aussi que les auteurs de SF sont des êtres éthérés, exclusivement cérébraux dont les préoccupations élevés subliment toute libido. Bof... Ou alors, la SF habituée à prendre le quotidien à contre-pied, aurait naturellement été tentée d'associer le sexe au déplaisir, à la douleur, au dégoût, à la haine. Et d'étouffer de telles tentations dans l'oeuf, car déjà l'apanage d'une genre dont la SF a longtemps voulu se démarquer : l'horreur. On peut enfin évoquer les racines rationnelles de la SF difficiles à concilier avec ce domaine de l'activité humaine où la raison s'évanouit bien vite.
L'érotisme en science-fiction ne pouvait s'assimiler à l'érotisme littéraire en général. Deux écueils évidents doivent être évités. Le premier consiste à rajouter l'une ou l'autre scène chaude à un récit de SF. Procédé purement commercial dont je ne me souviens d'aucun (aucun!) exemple parmi les chefs de files de la SF. Le second consiste au contraire à offrir à un récit érotique le décorum d'une fusée intersidérale ou du XXXe siècle. Comme j'ai tenté de le démontrer dans le billet d'ouverture de cette chronique, l'oeuvre qui en découlera n'appartiendra pas plus à la SF que les aventures de Donald et des Rapetout ne ressortent du Polar.
Jusqu'à ce que P.J. Farmer, en 1952, publie avec Les Amants Étrangers (The Lovers, 1961). Farmer ne cherche pas un contre-pied à la perception de l'érotisme. Il considère que les formes que peuvent prendre la sexualité humaine sont d'une diversité formidable dans notre petit univers hic et nunc. Alors, quand on plonge dans les champs de la SF, dans les prospectives de l'avenir, dans les formes que notre imaginaire peut conférer aux éventuels extra-terrestres, dans les contacts avec des civilisations étrangères, Farmer se dit que l'érotisme aura sa place, et le démontre avec un plaisir évident. La chose ne passa pas comme une lettre à la poste, beaucoup de lecteurs se sentant offensés par des situations que d'aucun n'ont pas hésité à qualifier de zoophiles : eh oui, le bel extraterrestre n'est pas humain, donc appartient au règne animal, donc Farmer fait l'apologie de la zoophilie. Etc. etc. Mais le temps fit son oeuvre et les arguments opposés se heurtèrent au bon sens et dévoilèrent une fois de plus les peurs et les malaises d'une société s'accrochant aux premiers repères venus.
Ce tabou enfin levé libérera de nombreux auteurs qui, sans nécessairement utiliser l'érotisme, pourront parler librement de sexe pour construire des récits de conquérants (En Terre Étrangère - Stranger in a strange land, Robert Heilein, 1961), de nouvelles organisations sociales (Les monades urbaines - The World inside, Robert Silverberg, 1971). Mais aussi pour appuyer un discours homosexuel (334, Thomas Dish, 1974) ou encore - et surtout - féministe. Car les femmes qui furent les premières à monter au créneau devant l'érotisme - macho, il faut bien l'avouer - de Farmer, furent aussi les premières à s'engouffrer dans la porte ainsi ouverte.
Les rapports entre les sexes et les rapports sexuels n'étant pas aussi éloignés que notre tournure du langage pourrait le laisser supposer, le féminisme dans la SF doit donc à ce vieux macho de Farmer ses premiers succès qui vont de l'égalité de la femme et de l'homme (Le Serpent du rêve - Dreamsnake de Vonda McIntyre, 1978) à l'apartheid sexuel (Un monde de femmes - The Gate to women's country, de Sheri Tepper, 1988) avec des incursions extrêmes vers l'apologie du lesbianisme (le Rivage des femmes - The Shore of women, Pamela Sargent, 1986) ou la castration des hommes conjuguée à la reproduction parthénogénétiques des femmes (Motherlines, Suzy McKee Charnas, 1986).
On comprend pourquoi il n'existe pas de féminin à "macho" : ce serait un euphémisme!
Revenons à Farmer. Il serait injuste de le considérer comme un pornographe intersidéral. Tout d'abord parce que la frontière entre érotisme et pornographie est on ne peut plus glissante (étymologiquement, tout écrit érotique est pornographique, ce que dénie le sens commun). Ensuite parce que Farmer est aussi - surtout? - un écrivain de grandes aventures, un vrai romancier. Et enfin parce, intimement mêlée aux préoccupations libidineuses de Farmer se trouvent une recherche spirituelle qu'il est honnêtement impossible que qualifier de simple prétexte.
Il n'y a pas là grande originalité, Farmer rejoint en cela l'hindouisme, le bouddhisme, le tantrisme, voire même des spiritualités plus occidentales où le sexe réussit à sortir du dilemme étrange {reproduction-péché} où une religion triste et schizophrène a réussi à l'enfermer. Je pense par exemple aux parallèles tracés entre l'orgasme et la transe mystique, en filigrane par Theilard de Chardin et à traits plus francs par Aimé Michel. Je pense aussi à l'explication du mot GOD que m'ont confié un jésuite et un moine franciscain néérlandophones : Geboorte-Orgasme-Dood. Je pense aussi à cet auteur (Henri Laborit?) qui décrivait les religions comme des sous-produits de la sexualité, imposés par l'émergence du néo-cortex.
La spiritualité seule cependant ne peut offrir une trame satisfaisante à un romancier féru d'aventures et d'exploits romantiques. C'est dès lors par le biais de l'imagerie classique de la SF que Farmer commence son exploration. Il ne perd guère de temps. Son premier roman est celui qui restera : Les Amants étrangers (The Lovers, 1961) n'est en fait qu'une version remaniée de la première nouvelle de SF qu'il publia en 1952 dans le numéro d'août de Starling Stories.
Les Amants étrangers sont l'histoire d'une passion qui rassemble un homme et une femme. L'homme est un terrien issu d'une culture puritaine (dans laquelle on peut voir l'Amérique des années 50 , celle dont les films d'amours se terminaient paradoxalement sur le premier baiser des protagonistes). La femme n'en est pas une, même si son physique n'offre aucune différence avec celui des terriennes. C'est une lalitha (je ne peux m'empêche d'y lire tant Lolitta que Lillith) du nom de Jeannette (qui pouvait peut-être sembler très exotique à Farmer!?) qui donnera -d'une façon peu terrienne- un enfant au brave Yarrow.
Quiconque a pu Roméo et Juliette de Shakespeare sans rougir ne pourra déceler ici quelque trace de complaisance libidineuse que ce soit. Si vous venez d'acheter ce livre sur seule foi des courbes en tout point dérivables de la créature présentée en couverture, vous venez de vous faire avoir. Pourtant, l'oeuvre fit scandale. Comme firent scandales les premières unions interéthniques, homosexuelles ou autres, jugées contre-nature. Un exemple? En 1996, la sodomie entre adultes consentants reste illégale dans plusieurs états des USA!
Dans Les Amants étrangers, le drame partagé par Jeannette et Yarrow n'est pas interne à leur couple. Il est la conséquence d'un choc culturel. Il est même le prétexte qu'utilise Farmer pour décrire le difficulté et la douleur ("Souffrir pour comprendre") que peuvent avoir deux cultures, étrangères à un point que l'humanité n'a jamais connu, pour vivre ensemble. Et aussi, la facilité avec laquelle, avant même que ne surgissent ces obstacles, un lien formidable peut se créer pour aider, dans la douleur toujours, à ce que ces obstacles soient dépassés et à ce que la compréhension ("prendre avec") réciproque naisse. Ce lien formidable touche nécessairement au spirituel, et c'est ce vers quoi tendent les Amants étrangers. Farmer ne sera cependant pas toujours aussi réservé (ni aussi talentueux). Si le scandale s'abat sur une oeuvre pour laquelle on a déployé des trésors d'ingéniosité pour préserver toute pudeur et au risque de diluer le propos, à quoi bon poursuivre l'autocensure? De fait, Farmer continuera à écrire, sans grande nouveauté, des romans plus lestes et, utilisant l'alibi de l'autoparodie, carrément, euh... gaillards. Les titres en eux-mêmes laissent rêveur : Comme une bête (The Image of the beast, 1968), Gare à la bête (Blown or Sketches among the ruins of my mind, 1969), ou encore La Jungle nue (A Feast unknown, 1969).
Une oeuvre cependant égale au moins les Amants étrangers : Ouvre-moi, ô ma soeur (Open to me, my sister, 1960). A l'inverse des films hollywoodiens des années cinquante, la vie ne se termine pas avec le premier baiser. C'est même là que commence une suite d'événements qui ne peuvent laisser la littérature indifférente. C'est à ce moment très précis que le couple va basculer du ballet relativement établi par les conventions sociales vers un ballet indépendant de toute convention et qui appartiendra en propre aux deux individus concernés. Si la rencontre entre deux être humains peut basculer à ce point où chacun se révèle avec ses peurs et ses fantasmes, que peut engendrer une telle rencontre entre deux êtres dont la culture, la psychologie, le physiologie sépare? Le monde animal terrestre (voire humain) nous offre déjà une panoplie des possibilités et permet d'imaginer des contrastes délicats à résoudre quand l'amour empêche la séparation. Ouvre-moi, ô ma soeur va au bout de ce problème. Le vieux routier qu'est Farmer prend suffisamment de précautions pour que je ne me risque pas à traiter plus avant du sujet. Je dois seulement affirmer qu'il s'agit d'une oeuvre fine, intelligente et sensible, à l'opposé de ce qu'on cru lire des gens que ce livre a pu blesser et qui l'ont, de ce fait, condamné. Mais j'ai aussi parlé plus haut du romancier Farmer.
Un auteur peut s'avouer heureux quand il tient une idée originale dont il puisse tirer une nouvelle. Parfois, cette idée est tellement fertile qu'elle permet de construire des milliers et des milliers de pages. Ainsi, quand Asimov pense "A-t-on déjà vu un aspirateur se révolter? Pourquoi diable un robot se révolterait-il?", il tient l'essence des 3 lois de la robotique desquelles jailliront (et jaillissent encore) des barils annuels de nouvelles et de romans. Quand Clarke pense "Nous ne savons pas qui se promène sur les routes entre les galaxies.", il tient la substance principale de ses récits cosmiques. Quand Dick pense "Votre réalité n'est pas la mienne", il devient Dick.
Farmer a eu lui l'idée de faire ressusciter sur les berges d'un fleuve de quinze millions de kilomètres (!) toute l'humanité de son origine à 2009. La série du Fleuve de l'éternité comprend quatre recueils : Le Monde du Fleuve (To your scattered bodies go, 1971), Le Bateau fabuleux (The fabulous Riverboat, 1971), Le noir Dessein (The dark Design, 1977), Le Labyrinthe magique (The magic Labyrinth, 1980) et Les Dieux du Fleuve (Gods of Riverworld, 1983). Plus de 40 milliards de personnes se réveillent là, ensemble, âgés d'une vingtaine d'années. Parmi elles, Richard Francis Burton, Mark Twain, Jésus, Herman Goering. Chacun y va de son explication scientifique, théologique ou métaphysique... tout en n'étant plus trop sûr de rien, peu de religions ayant préparé ses ouailles à un tel événement. Des civilisations se recréent donc, à l'image déformée de celles qui moururent sur Terre. Farmer ne s'y attache pas trop. Ce qui intéresse ses héros, menés tantôt par Sam Clemens (Mark Twain), tantôt par Richard Burton, c'est le fleuve qu'ils entreprendront de remonter dans l'espoir de trouver à sa source la clé de cette aventure. Les rencontres ne manqueront pas, de Goering à Jésus Christ, et les péripéties seront d'autant plus recherchées que la mort est suivie d'une résurrection immédiate. La souffrance, par contre, existe. L'humanité, quant à elle, reste l'humanité mais se trouve confrontée à un phénomène qu'aucune religion n'avait prévu : une résurrection massive et simultanée des corps. Les athées ne se trouvent pour autant pas dans une situation plus confortables, eux qui identifiaient la mort au néant. Résurrection d'autant plus étrange qu'il semble bien qu'elle soit plus le fait d'une technique que d'une volonté divine... mais où commence le divin?
C'est là une magnifique machine à penser et à relativer. Dans ce formidable brassage culturel, on se prend à espérer des rencontres piquantes : Aristote et Platon, Salomon et Hitler, Turner et Francis Bacon, Newton et Einstein, Buckowski et Hemmingway, Jésus et Woody Allen, et bien sûr, Gödel, Escher et Bach. De telle sorte que l'on s'étonne qu'aucun éditeur ne se soit empressé d'exploiter plus cet intarissable filon.
Il s'agit probablement du cadre le plus fertile offert à l'imagination dans l'histoire de la littérature. Quel dommage que cette idée ne soit pas tombée dans la tête d'un Shakespeare, d'un Borges ou d'un Dante (encore que... tiens-tiens...). Car Farmer, pour distrayant qu'il soit, n'est pas un très grand écrivain. Hormis la liberté qu'il a apporté au genre l'espace d'un roman, il n'est somme toute à la science-fiction ce qu'Agatha Christie est au policier ou John Wayne au cinéma : il alimente honorablement le genre en faisant passer de bons moments aux amateurs. C'est déjà une raison pour ne pas bouder notre bon plaisir.
Temse, 19 mai 96
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