QU'EST-CE QU'SF?

Alain Van Kerckhoven

Un sondage effectué par [......] il y a N années, analysé il y a N-1 années et communiqué aux lecteurs survivants il y a N-2 années apportait de précieuses informations sur les centres d'intérêts de ceux-ci. Dans le tiercé de tête figurait la science-fiction. Les deux uniques objets des conventions de SF étant de satisfaire l'alcoolisme et l'ego des auteurs, il n'est pas étonnant qu'aucun GIS SF ne se soit jamais constitué dans notre belge association qui offre déjà ses propres exutoires aux penchants éthyliques et narcissiques de ses membres. Pourtant... J'ai le sentiment qu'à la différence des auteurs dont il n'y a plus rien à espérer, certains lecteurs aiment vraiment la SF. Voire même que certains, pour lesquels les lettres SF évoquent les aventures consternantes de la Guerre des Étoiles, pourraient découvrir un univers - voire des univers - d'une richesse et d'une luminosité que le doigt boudiné d'un E.T. geignant "Maison, maison" empêche d'imaginer.

Car tel est sans doute l'un des principaux problèmes de la SF : l'adaptation cinématographique sous le label science-fiction de scénarios qui n'en ont que l'un des décorums possibles. Pour un large public, le contact avec la SF s'est opéré par l'entremise cinéma. Il est clair que La Guerre des Étoiles est une épopée moyenâgeuse. Le fait de changer les châteaux en vaisseaux et les épées en sabres-laser ne suffit pas à en faire de la SF. De son côté, E.T. n'est rien d'autre qu'une aventure du Club des Cinq. Pourtant, Walt Disney avait créé bien avant des souris et des canards qui s'habillent, parlent, conduisent des voitures et dirigent des banques sans pour autant prétendre faire de la SF. Sans doute le succès en librairies d'oeuvres de SF assez faibles telles que 1984 ou Le Meilleur des Mondes et leur reconnaissance par une intelligentsia mondaine a-t-elle conféré à ce genre une plus-value dont les majors américaines entendaient profiter. O tempora, o cinema! (Principale exception : 2001, l'Odyssée de l'espace de Kubrik). Pour me justifier auprès des lecteurs versant encore une larme à la simple évocation d'ET et qui doivent réfléchir au meilleur moyen de venger leur gentil héros de mes méchantes attaques, je ne peux que me risquer à une définition de ce qu'est la science-fiction. Je reste cependant bien conscient de l'impossibilité d'enfermer des dizaines de milliers de romans et nouvelles dans une courte phrase. Foin de précautions oratoires, allons-y :

UNE OEUVRE DE SCIENCE-FICTION EST L'INVENTION D'UN MONDE.

Voilà. Maintenant, ne me demandez pas de définir les mots 'invention' et 'monde'! Et si vous me dites que chaque roman de Shakespeare, que chaque évocation de Borges, que chaque poème de Valéry bâtit lui-même un monde particulier, eh bien vous aurez raison et me voilà contraint de revoir ma belle définition :

UNE OEUVRE DE LITTÉRATURE EST L'INVENTION D'UN MONDE.

Oui, bon, mais et la science-fiction alors? Disons que le monde créé ne doit pas nécessairement être en accord avec celui que nous admettons comme réel. Il peut sortir du domaine des imaginaires possibles passées et présents. Un roman dans lequel Gédéon Bellefeuille trucide Odile Jambon à Paris en 1930 ne peut être considéré - sur ces seules bases - comme appartenant à la SF bien que dans la réalité du Paris de 1930, aucun meurtre n'ait été commis avec des intervenants portant ces noms. Rien ici ne nous oblige à recadrer notre imaginaire. Si en revanche notre héros tue le jeune Adolphe Hitler, alors nous devons opérer un rajustement important de nos repères et nous pouvons parler de science-fiction. La science-fiction ne devant pas se plier à notre imaginaire actuel, elle possède donc moins de contraintes que la littérature générale et est en conséquence un genre beaucoup plus large (et dès lors plus difficile!). C'est pourquoi je dois bel et bien revenir à ma première définition et la compléter de deux autres propositions de manière à former un fort joli syllogisme :

UNE OEUVRE DE SCIENCE-FICTION EST L'INVENTION D'UN MONDE.
SI CE MONDE S'INTEGRE À NOTRE IMAGINAIRE, IL S'AGIT D'UNE OEUVRE DITE DE LITTÉRATURE GÉNÉRALE.
LA LITTÉRATURE EST DONC UN GENRE PARTICULIER DE LA SCIENCE-FICTION.

Lequel syllogisme génère un corollaire direct que je vous serai gré d'apprendre par coeur :

IL VAUT DONC MIEUX IGNORER L'ÉTYMOLOGIE DU MOT 'SCIENCE-FICTION'.

Ceci étant posé et accepté par tous, je pourrai procéder dans les prochains mois à une analyse stochastique, incomplète et prétentieuse des genres, mondes et gens qui peuplent la SF... à l'exception bien sûr de la littérature générale. Sachez seulement que ses maîtres sont Shakespeare, Dante, Dostoïevsky et Borges. C'est un genre mineur.

Oublions-le.

Temse, décembre 1994

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