Alain Van Kerckhoven
JAMES MORROW
Alain Van Kerckhoven
J'ai découvert il y a quelques mois dans la chronique SF que Jean-Claude Vantroyen tient un mercredi sur deux dans Le Soir un auteur que je ne connaissais pas. Je l'ai lu et il est épatant. Comme, du même coup, la preuve est faite pour moi qu'une chronique SF peut servir à quelque chose, je la poursuis donc (la chronique) en vous en parlant (de l'auteur). Foin de zeugmas : l'auteur est James Morrow et son dernier roman a pour titre : En remorquant Jéhovah (Towing Jehovah, 1994).
Petit détour vers une oeuvre antérieure, La Cité de la vérité (City of Truth, 1990), qui s'articule autour de deux traits caractéristiques de l'oeuvre de Morrow : la morale et le conte qui s'associent comme chez la plupart des moralistes en un cocktail savoureux pimenté de dérives inénarrables. C'est le cas chez Swift, Carlyle ou encore chez Chesterton. La Cité de la vérité est une aimable dystopie : à dix ans, chaque citoyen est conditionné par électrochocs pour dire la vérité en toute circonstance. Le mensonge est poursuivi par des déconstructeurs qui ne sont pas sans rappeler les pompiers de Farenheit 451 (Ray Bradburry, 1953). Et l'analogie ne s'arrête pas là, car le mensonge est bien moins souvent un acte calculé qu'une bouffée d'oxygène que l'on offre à son imaginaire ou à l'immaginaire des autres. Sans mensonge, plus de père Noël, les compliments sont remplacés par une description objective et les promesses éternelles font place à une estimation réaliste et de préférence chiffrée. Les livres aussi disparaissent ainsi que toute oeuvre d'imagination. Mais un jour, le pompier de Farenheit 451 vole un livre, et le déconstructeur de la Cité de la vérité hésite à avouer à son fils qu'il est atteint d'une maladie incurable. Une oeuvre intelligente dont la sensibilité compense largement le manque d'originalité.
L'originalité est en revanche bien présente dans En remorquant Jéhovah. Je n'insisterai jamais assez sur l'importance que doit avoir l'idée dans la SF. Que seraient les oeuvres de Clarke, Asimov, Dick, Brown sans idées (encore que le "s" soit facultatif)? Assurément guère plus que de la science-fiction française... L'idée du dernier de Morrow est clairement exposée dans le titre : Dieu est mort. Mais à la différence de Nietsche, Morrow fait apparaître son cadavre, un cadavre à la mesure du personnage : 3 km de viande qui flottent dans l'océan. Un cadavre gigantesque à l'image duquel nous fumes créés à une échelle plus modeste, nous en avons maintenant confirmation : deux bras, deux jambes, une tête et toutes ces petites choses qui caractérisent la part biologique de l'homme (car oui!, au grand dam des féministes qui ne manqueront pas de réagir pour le moins énergiquement, Dieu est bien de sexe masculin). Autre confirmation, les anges existent. Etiolés, à bout de force, ils ont creusé un tombeau de bonnes dimensions dans les glaces de l'Arctique et pressent maintenant le Vatican d'affrêter un super-pétrolier pour remorquer la divine et pourrissante dépouille jusqu'à sa dernière demeure.
Telle est l'idée formidable autour de laquelle Morrow tisse son extraordinaire et baroque roman. Car quel magnifique catalyseur spirituel que ce cadavre, quel outil grandiose pour s'interroger sur l'essence de la religion, de la morale, de la responsabilité. Quel sens a le monde, maintenant que Dieu est mort? Quel sens avait le monde avant, lorsqu'on lui attribuait, soit un Dieu infini et immortel, soit une simple trame contextuelle d'effets et de causes tissée sur le métier du hasard et de la nécessité? Quel sens peut revêtir la religion imbue de transcendance face à une telle dépouille? Est-ce à dire, comme dans Le Monde du Fleuve de Farmer, que tout le monde s'est trompé? Est-ce même un message, cette dépouille kilométrique et flottante, qui doit s'intégrer dans la pédagogie divine. Et puis, au fond, de quoi Dieu est-il mort? D'une longue et cruelle maladie, d'un accident, d'un suicide ou d'un meurtre? Enfin, quelle sera désormais la place de l'homme, maintenant que le Patron n'est plus là...?
Certains ont défini la SF non en fonction de ses caractéristiques propres, mais en fonction de ses effets que l'on a pu résumer en anglais par "Sense of wonder", une sensation de merveilleux. Je suis assez d'accord, et En remorquant Jéhovah peut servir de prototype pour expérimenter ce Sense of wonder. Pour aller plus loin, j'ai ressenti à sa lecture un émerveillement et une jubilation quasi-cosmiques qui m'ont rappelé la lecture il y a une quinzaine d'années de 2001 Odyssée de l'espace (2001, A Space odyssey, 1968) dont il semble être le pendant presque parfait. Dans le roman de Clarke, des conquérants à la recherche d'une intelligence extraterrestre trouvent une intelligence qui les sublime à un point tel que l'on y peut voir le divin. Dans le roman de Morrow, les terriens qui ne demandent rien à personne voient tomber dans leur océan un Dieu dont ils ne préoccupaient plus guère. Chez Clarke, cette intelligence n'est perceptible que par ses effets tenant du miracle et soucieux de l'Homme. Chez Morrow, c'est un paquet de bidoche qui tombe du ciel, aussi indifférente et inerte que n'importe quelle pièce de boucherie. Mais peu importe, Clarke et Morrow convergent. Que l'Homme soit en face de la transcendance ou d'un paquet de viande en décomposition, c'est sa propre image qui lui est renvoyée. C'est vers sa destinée qu'il aura à se tourner et, en présence d'un Dieu directement révélé ou déchu, il lui faudra se déterminer, accepter enfin d'être libre et adulte. Lourde responsabilité.
Bruxelles, 23 juin 96
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