Alain Van Kerckhoven
ET JULES VERNE?
Alain Van Kerckhoven
Après en avoir lu quelques pages, Jules Verne jeta furieux le premier roman de H.G. Wells en s'exclamant : "Il invente!"
Cette courte anecdote signe deux faits importants.
Le premier est que Jules Verne est français, de cette époque victorienne après la lettre, où l'imagination quotidienne se devait d'être étroitement contrainte par les possibles d'alors et, éventuellement, des proches lendemains. La France était alors industrieuse et fière des réalisations qu'elle tirait de ses certitudes. Elle ne retenait de Descartes que le cartésianisme et dispensait sans compter une poudre d'amnésie sur les apparitions mystiques de Pascal. Le cynisme de Voltaire était alors simplement de l'esprit. Et l'arrogance, de la rhétorique.
Le second fait est que se scandaliser de l'invention d'une oeuvre romanesque ne peut à l'évidence s'expliquer que si l'on veut se situer dans l'horizon du plausible, ce qui est presque antithétique de l'esprit de la science-fiction. Dès lors, confondre anticipation et science-fiction est aussi pardonnable que de ranger dans sa bibliothèque les projections de l'OCDE à côté des Centuries de Nostradamus.
Et pourtant...
Et pourtant tout le monde a lu Jules Verne et, en francophonie du moins, tout fan de science-fiction a probablement commencé sa ruineuse passion par 20.000 lieues sous les Mers ou par De la Terre à la lune.
Et pourtant, encore, Jules Verne ne lésine pas sur le romanesque. Tout timide qu'il soit quant aux projections que l'on puisse faire des progrès de la technique et de la société, il n'hésite pas à lancer ses personnages dans des voyages pour le moins audacieux d'où semble surgir une certaine systématique : d'abord des voyages lointains sur la surface, puis le tout du monde, puis plonger sous les océans, puis sous terre, puis sur la lune. Autant de voyages qui ne laissent plus guère de place qu'à des corollaires au parfum de redondance... ou à des oeuvres d'imagination plus large. Trop large?
Justement, si le voyage dans le temps n'apparaît pas chez Jules Verne, c'est vraissemblablement parce que rien à cette époque ne le laisse supposer probable, d'où le dédain du grand homme pour Wells. Si le contact avec des civilisations extra-terrestres manque lui aussi à l'appel, c'est que le contexte de l'auteur ne lui en offre aucune justification et que les oeuvres qui en ont traité auparavant (Fontenelle, de Cyrano Bergerac...) l'ont fait sur un mode poétique et bien peu rationnel. Et si Jules Verne envoit ses héros sur la lune, c'est simplement en adaptant pour les besoins de la cause le bon vieux principe du canon, ignorant celui de la fusée pourtant connue en Chine depuis quatre millénaires.
De la sorte, se limitant volontairement à des prospectives romanesques de techniques en germe à son époque et dans son entourage immédiat, Jules Verne a ouvert une voie royale à la littérature d'anticipation... mais nullement à la science-fiction. Il est regrettable que plusieurs anthologies citent ce dernier comme un représentant majeur de la SF... voire comme l'un de ses initiateurs. Comme je l'ai souvent souligné, la science-fiction se singularise par l'éclatement des cadres de références. Jules Verne au contraire les consacre; les amplifie et met tout son art à les magnifier.
Ainsi, Paris au XXe siècle (dont le manuscrit vient d'être retrouvé il y a quelques années par Piero Gondolo Della Riva), décrit manifestement une ville du XIXe siècle, aux traits outragés, un peu comme une petite fille qui se met le rouge à lèvres et les hauts-talons de maman pour jouer à la femme. Bien sûr, certains traits sont assez justes et l'on peut admirer la présence d'automobiles [1] (gaz-cabs), de téléfax [2] ou encore de "la facilité avec laquelle un artiste peut mourir de faim au XXe siècle" mais malgré quelques flashes familiers, l'impression globale est très lointaine de la situation réelle. L'on reste un peu sur sa faim.
Ferais-je de la SF si j'écris qu'en 2100, chaque individu aura un ordinateur, que tous seront interconnectés et que des agents pré-digéreront des masses formidables d'informations? Il s'agira d'une anticipation assez convenue, peu nuancée et probablement exagérée. Je ferai plutôt oeuvre de SF en écrivant qu'à cette époque l'informatique aura disparu de la surface de la planète au profit du papier Vélin et de la plume d'oie, et en offrant à cette vision hors-norme (et probablement inexacte, mais qu'importe, dans un discours romanesque) un cadre cohérent.
Alors, s'il y a une telle contradiction entre l'oeuvre de Jules Verne et la science-fiction, comment expliquer que la plupart des amateurs de SF ont dévoré tout Jules Verne dans leur enfance? Je suis content de me poser la question! Je crois que la réponse réside dans un effet commun de ces deux genres : ce que les américains nomment le "sens of wonder". La technologie donnait à beaucoup des romans de Jules Verne la possibilité de dépasser le cadre habituel des aventures de voyage ou de guerre et leur confère un goût de merveilleux semblable à celui que recherchent les amateurs de science-fiction.
Ce n'est déjà pas si mal...
[1] Le moteur à explosion de Renoir date de 1859, le roman de Vernes de 1863.
[2] Le pantélégraphe Caselli date de 1859 aussi.
Caracas, 01/08/97 - Temse, 10/08/97
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