Alain Van Kerckhoven
EUGÈNE ZAMIATINE
Alain Van Kerckhoven
La langue russe m'est et me restera probablement toujours étrangère. Je partage ce point avec la plupart d'entre vous et cela ne m'a jamais préoccupé jusqu'à la lecture de Zamiatine... ou plutôt de la traduction du seul roman que qu'on puisse lui attribuer de mémoire : Nous autres.
J'avais toujours associé la littérature russe à une littérature romanesque et intellectuelle prisée dans certains milieux semi-mondains où il est de bon ton de citer Tchekov et de laisser traîner sur la table basse du salon une nouvelle de Dostoïevski ou de Gogol.
Pourtant, mon activité d'éditeur de musique me mit en contact avec des compositeurs et interprètes russes qui me parlèrent de Dostoïevski comme l'on peut parler d'Agatha Christie. D'un style écrit collant à l'oral et de descriptions ne sollicitant guère plus les facultés de synthèse du lecteur que les récits de voyage du Major Thompson. Cela ne collait pas avec mes impressions, moi qui devait prendre mon souffle avant de commencer chaque phrase et qui considérait chaque tourne de page comme une victoire remportée sur moi-même.
J'en conclus qu'il devait y avoir là un problème de traduction d'autant plus spécifique au {russe-français} que les néerlandophones semblent éprouver moins de distance avec les traductions qui leur sont données. Mon amie, flamande mais parfaite trilingue {néerlandais-russe-français} et grande consommatrice de littérature russe, s'étonnait du style ampoulé de Dostoïevski en français.
Voilà en tous cas l'hypothèse que je lance pour expliquer la discrétion d'un auteur comme Zamiatine dans la francophonie alors qu'il est connu et reconnu ailleurs comme le pendant slave d'Orwell ou de Huxley, rien de moins... Et même, pour ce qui me concerne, bien plus car il est l'inventeur de la dystopie, ou antiutopie.
Le vieux concept platonicien d'une société parfaite dût attendre Thomas More pour se voir baptisé du joli nom d'Utopie (1516). Las, les réalités de la révolution industrielle, les boursouflures d'Hiroshima puis de Nagasaki, et le galvaudage de certains thèmes de recherche sur l'air de l'Apprenti Sorcier ont fissuré petit à petit cet idéal. Les rêves d'énergies gratuites ont fait place aux spectres tchernobylesques ; l'idéal d'abondance à l'obsession marcusienne de la surpopulation et de la pénurie ; les espoirs d'éradication des maladies aux craintes prométhéennes d'un retour de manivelle de Mère-nature ; les souffles libertaires à l'oppression d'une bureaucratie mécanisée ; le gai-savoir aux conspirations militaro-industrielles. Bref, l'utopie à fait place à la dystopie, aux lendemains qui déchantent, aux sociétés qui grincent.
Zamiatine a écrit Nous Autres en 1920, après avoir expérimenté les foudres du Stalinisme (lui qui fut un chaud partisan de la révolution bolchevique à ses premières heures). Il fut ainsi contraint à l'exil, sanction légère qui lui offrit une vie parisienne et la diffusion de son oeuvre. Diffusion relativement limitée en Europe, peut-être en raison des difficultés de traduction dont je parlais plus haut. Toujours est-il que deux écrivains de moindre importance s'empressèrent de transposer Nous Autres dans un environnement plus occidental et plus actualisé. Les préoccupations y sont plus sociales aussi, bien sûr. Ainsi, Aldous Huxley fit paraître Le meilleur des Mondes (Brave new World) en 1932 et George Orwell sortit 1984 en 1949.
Si je refuse à parler d'une simple influence qu'auraient pu subir Huxley et Orwell, c'est parce que, au-delà du retournement de l'utopie en dystopie, Zamiatine introduit l'Homme dans le paysage. Les civilisations de Platon ou de More étaient de beaux assemblages, de belle machines huilées et prodiguant justice, paix et bonheur à foison. Zamiatine, le premier, recentre le discours sur l'homme et, ce faisant met en exergue sa fragilité, sa solitude et son désarroi face à un système dont il n'est, au mieux, qu'un rouage redondant. Il le fait, soulignons-le encore une fois, à une époque où le mot dissident n'a pas encore été institutionnalisé et où l'idée des camps de rééducation n'avait pas encore germé. Que l'on ne se contente donc pas de décrire son oeuvre comme une critique sociale. Il s'agit d'une prospective flagrante. Zamiatine n'est cependant pas l'écrivain d'un seul livre. Si l'intégralité de son oeuvre reste encore à traduire, certaines de ses nouvelles viennent de paraître chez Circé/Poche sous le titre Russie et ont bénéficié une agréable traduction. L'odeur de la terre noire de Russie, du froid, des légendes folles et incarnées, se mêle à des parfums qui justifient ce paragraphe. Ainsi, le fabuleux Thêta, entité d'encre apparue sui generis dans les sous-sols de la division générale de la police, existe par ses seuls décrets, par le seul pouvoir appliqué, imposé et accepté par un peuple qui s'en oppresse. Une oeuvre auquel le contexte belge de ces derniers mois rend ses véritables dimensions.
Russie mêle ainsi en ses eaux deux caractéristiques de l'âme russe : le rapport jamais simple (depuis les Tsars jusqu'à la chute de l'URSS) de l'individu à la société, et surtout une capacité d'abstraction formidable. Les signes de cette dernière sont présents tant au niveau politique que dans les arts non officiels ou encore en science. On se souvient de Kroutchev qui hurle à la tribune des Nations "Je crains ce qu'il y a dans la serviette des savants". On se souvient de l'affirmation d'Alexander Prokhov à son discours de réception du Prix Nobel : "Je vais vous dire le grand secret de l'avance de l'aéronautique russe : nos fusées marchent aux équations différentielles non linéaires." On peut encore citer ces thèses de doctorat inouïes et merveilleuses ayant comme thème "Phobos est un satellite artificiel" ou "Jésus était un extra-terrestre". Si cette abstraction a pu générer les plus grands interprètes, les plus grands mathématiciens, les plus grands joueurs d'échecs, elle mène aussi à un fantastique quotidien. De fait, l'URSS elle-même fut-elle autre chose qu'une machine formidable tentant de transformer une abstraction en PIB? Et la dissidence? Il faut relire les textes de Sakharov (Vous savez : l'inventeur de la bombe H soviétique, celui qui reçut le prix Nobel de la Paix!) sur son projet fou de société russo-américaine.
L'on trouve chez Zamiatine comme chez Gogol cette force créatrice qui leur permet le cas échéant d'affranchir leurs récits de toute représentabilité. Comment se représenter la perte d'un nez? Comment se représenter la génération spontanée d'une entité dont les seules manifestations sensibles sont des décrets officiels? Cette force d'abstraction qui est la malédiction des Russes dans leur quotidien est aussi celle qui leur permet de transcender les tenaillements de l'existence en élevant des cathédrales - réelles ou littéraires.
Telle est l'oeuvre de Zamiatine.
Bruxelles, Temse, 19/12/96
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