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Isle of Skye #3

À qui sait lire, l’île de Skye livre ses tourments qui sont ceux de la Terre. Collision des plaques, failles, volcanisme n’ont cessé de pétrir le paysage de granite et de basalte. La danse monstrueuse des matières et des énergies n’est pas terminée.

Le fait que nous marchions sur ce monde comme s’il était ferme et figé témoigne de notre fugacité.

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Isle of Skye #2

Plus loin, la côte capte un peu de soleil. Je glisse sous le grand ciel. Le vent avale le bruit du moteur. Les oiseaux ont tous disparu.

Ce matin encore, j’étais le jouet de désirs et de peurs.

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Isle of Skye #1

Parfois ce n’est pas un sentier mais juste une sente : une piste discrète d’herbes plus éparses, plus courbées, témoignant du passage régulier mais diffus et léger d’autres gens. Il n’est pas nécessaire de savoir qui sont ces gens, quand ils sont passés ni même où mène cette sente pour la suivre.

Malgré cela, lorsque la sente s’interrompt apparaît ce double sentiment de solitude et de découvreur. Chaque nouveau pas devient une conquête.

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Doel #2

« Cette vague qui reflue avec les souvenirs, la ville s’en imprègne comme une éponge, et grossit; une description de Zaïre telle qu’elle est aujourd’hui devrait comprendre tout le passé de Zaïre. mais la ville ne dit pas son passé, elle le possède, pareil aux lignes d’une main, inscrit au coin des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment marqué à son tour de griffes, dentelures, entailles, virgules.  — Italo Calvino, Villes invisibles (trad. Jean Thibaudeau)

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Doel #1

« L’air est plein d’une innombrable multitude de peuples de figure humaine, un peu fiers en apparence, mais dociles en effet : grands amateurs des sciences, subtils, officieux aux sages, et ennemis des sots et des ignorants. Leurs femmes et leurs filles sont des beautés mâles, telles qu’on dépeint les Amazones… Sachez que les mers et les fleuves sont habités de même que l’air ; les anciens Sages ont nommé Ondins ou Nymphes cette espèce de peuple… La terre est remplie presque jusqu’au centre de Gnomes, gens de petite stature, gardiens des trésors, des minières et des pierreries. ceux-ci sont ingénieux, amis de l’homme et faciles à commander. Ils fournissent aux enfants des Sages tous l’argent qui leur est nécessaire et ne demandent guère pour prix de leur service que la gloire d’être commandés. Les Gnomides leurs femmes sont petites, mais fort agréables, et leur costume est fort curieux… Quant aux salamandres, habitants enflammés de la région du feu, ils servent aux philosophes. »

Nicolas-Pierre-Henri de Montfaucon de Villars, Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences occultes (1670)

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Bristish Columbia #3

De ma chambre on voit la ville, et de la ville ma chambre.

Mais la proximité est telle que ce n’est pas la ville que je vois mais les alvéoles parfois éclairées qui se rempliront dans quelques heures. Je vois les bureaux, les ordinateurs, les plantes vertes dérisoires posées sur les armoires. Ces alvéoles se rempliront bientôt d’hommes et de femmes qui travailleront à ce que d’autres alvéoles voient le jour ou à ce que ceux qui occupent celles-ci puissent continuer ainsi. Il vérifieront des budgets, écriront des règlements, planifieront des processus.

Il est cinq heure à Vancouver et je prends soin d’éteindre mon alvéole avant de la quitter pour un avion qui me la fera survoler.

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Bristish Columbia #2

« Là-bas, tout est grand, tout est possible » me dit-elle avant qu’une feuille Excel ne capte nos vies.

Je me souvenais de Borges parlant de la plaine : « de même que les hommes d’autres nations vénèrent et pressentent la mer, de même nous (y compris l’homme qui entretisse ces symboles), nous aspirons ardemment à vivre dans la plaine infinie qui résonne sous les sabots. »

L’infini canadien ne nécessite pas l’horizon et se nourrit de verticales.

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Bristish Columbia #1

Bien sûr il y a le vent et le froid, et puis le terrain en pente, et les orages qui ravinent le sol et découvrent les racines. Alors, il faut pousser droit. Droit et haut pour capter l’eau des nuages que le Pacifique nous envoie régulièrement. Assurer notre ancrage sur le sol du Mt Pitt, quelque part entre Squamish et Whistler.

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Andalousie #5

Un jour peut-être, un homme regardera l’horizon – il importe peu que ce soit de cette planète ou d’une autre – et se dira : « Voilà, c’est fini. » Son regard sera le dernier.

Peut-être pensera-t-il aux symphonies et aux fresques, peut-être à une ritournelle et au parfum d’une friandise. Peut-être pensera-t-il à ses combats ou à la chair aimée. Peut-être ne sera-il que dans le présent, à regarder l’horizon comme je le fais, sans regret ni espérance.

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Andalousie #4

Nous marchons sans trop savoir où nous allons, poussés par le soleil, attirés vers l’ombre, dans une recherche d’équilibre tellement présente qu’elle échappe à notre conscience.

Et puis nous nous retrouvons là, dans un lieu, dans une posture que nous n’avons pas vraiment choisies, nous demandant comment notre quête d’harmonie nous a conduit à tant de singularité.

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Andalousie #3

Lorsque nous créons un objet, nous l’imaginons souvent préservé des effets de l’âge. Pourtant, c’est la façon dont les contraintes de la physique et de la chimie le feront vieillir qui lui confèreront la noblesse ou l’oubli.
La rouille du monde est sa mémoire, son éclat est sa perte.

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Andalousie #2

Sur les toits andalous s’étendent avec une lenteur souveraine des colonies de lichen. Les vivants recouvrent les morts, insensibles aux vents et aux formes de vies plus fugaces qui s’invitent le temps d’un été.

Moi, je ne suis là qu’une soirée infime, goûtant un Sin Palabras frais et minéral face à l’Alhambra immuable, et surplombant Granada où quelques milliers d’hommes s’échinent à justifier le sens qu’ils ont cru trouver à leur vie.

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Andalousie #1

Dans le labyrinthe d’El Albaicin, quand se sont tus les oiseaux et les enfants, notre seul guide est une lune rouge, fixe et massive, posée là pour mille ans par les fils des fils d’Umayya ibn `Abd Shams.

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Schaerbeek #3

Le craquement de la branche morte, le glissement de la semelle sur la boue prise par le gel. Le pouls de la ville ne parvient plus jusqu’ici. Seule la lente respiration du monde.

« Attends-moi, ça glisse ! » Elle semble s’accrocher à son parapluie. L’escalier forestier n’en est pas un. Impératif de l’équilibre.

Rien n’est ce qu’il semble être. Ceux qui l’ignorent évitent ce lieu.

Schaerbeek #2

Les voies ferrées sont des blessures apaisées, des cicatrices qui lient la ville à la campagne.

De part et d’autre des lignes d’acier s’étale un monde délaissé par les hommes et reconquis par une nature hésitante. Zones marécageuses, entourées d’herbes dures et d’arbres noirs, rongeurs furtifs, batraciens inquiets, nids délaissés.

Nous sommes dans un paysage que des milliers de personnes ignorent chaque jour, depuis le confort relatif de leur voiture de chemin de fer. Nous sommes dans un blanc sur la carte, et au-dessus de nos têtes un groupe de ramiers s’envole bruyamment, faisant claquer leurs ailes comme des voiles.

Shirakawago

Dans le village de Shirakawago, rien ne cherche à briller et toute quête de raffinement serait obscène.

La tasse sur la table est terreuse. Sa texture mêle volutes et concrétions. Ce sont les lentes épousailles d’un gris de plomb avec un brun crayeux qui, par endroits, accueillent quelques vagues traces ocre. Le thé que l’on y verse rappelle la vieille paille par sa couleur mais son odeur est celle de l’herbe après un orage d’été.

Quel est le lien entre ce bol et le portique froid de la rame de métro tokyoïte ? Répondre à cette question est comprendre le Japon.

Tokyo #7

Nulle part la mathématisation de l’humain n’apparaît plus clairement qu’ici.

Nous nous rêvons si différents. Nous le sommes si peu. Dans la population humaine, quelle que soit la variable considérée, l’écart-type est infime.

Tokyo #6

À Tokyo la nuit tombe pas, elle se lève.

De plus en plus de lumières s’allument à hauteur d’yeux. Un ensemble de lignes, lettres et symboles de diverses couleurs éclosent par milliers, centaines de milliers, saignant toute pénombre. Seul le large Sumidagawa nous renvoie le ciel obscur après en avoir gommé les étoiles.

À Tokyo, la nuit se lève, lumineuse, dure et majestueuse, comme une armée dressée, en attente, sur un rivage.

À Tokyo, la Lune ignore la destinée les hommes.

Tokyo #5

Intérieur et extérieur constituent l’un des grands prismes japonais. Ce qui est intérieur est ce qui est clos, peu important qu’un toit le recouvre. Et l’espace intérieur est une recherche d’équilibre où chaque élément doit trouver sa place exquise, fonctionnellement et esthétiquement.

L’espace extérieur en revanche est tressé de câbles, jonché de pots de fleurs disparates et de bouteilles d’eau en plastique, encombré d’enseignes et d’immeubles qu’aucun plan d’urbanisme ne semble chorégraphier.

Entrer dans une chambre ou un jardin, c’est entrer en soi. Sortir dans la rue, c’est convoquer l’attention et l’éveil au monde.

Kyoto #2

Kyoto Nighthawks

Tokyo #4

Les jeunes Tokyoïtes kawaaï et gothiques ont grandi.

Dans leurs garde-robes, elles ont remplacé les références manga par un dress code de salary women ou de pretty woman. Elles montrent toujours leurs jambes et continuent d’ouvrir grands leurs yeux noirs mais elles ne sont plus à rire en se racontant des bêtises dans le métro ; elles sont maintenant office ladies chez Toyota où le rôle consiste à servir le café, trier les archives et doper le taux de testostérone des décideurs vieillissants et de leurs hordes de jeunes loups.

Avec un peu de chance, elles y trouveront le mari qui leur épargnera la honte du célibat et leur fera 2-3 gosses. À ce moment, de toutes façons, elles arrêteront de travailler afin de pouvoir expliquer à leur descendance mâle et femelle comment la société fonctionne.

Alors moi, dans la station de métro, je regarde leurs longues jambes, leurs hauts talons, leurs grands yeux noirs et je réponds d’un sourire à la petite fille qui me sourit.

Kyoto #1

Trancher, piquer et enficher sont autant de meurtrissures qui doivent être évitées et, quand elles ne le peuvent, confiées à des offices discrets et retirés.

Aucun clou dans les charpentes complexes des temples kyotoïtes, aucun couteau, aucune fourchettes sur les tables.

L’assemblage est une maîtrise.

Tokyo #4

En Occident, notre corps est sacré et tabou. Nos vêtements protègent notre pudeur. La nudité n’est que dans l’intime ou dans l’obscène.

Ici, au Japon, l’esprit personnel est sacré et tabou. Alors que la nudité est visible dans tous les bains publics et que l’érotisme est celui du jeu des étoffes, l’impudeur est de dire ses sentiments.

Shinkansen

Je suis désormais l’étranger, celui que l’on veut aider ou éviter, celui à côté duquel se trouve la seule place vide du compartiment, celui qui a le faciès allochtone et la mise singulière.

Je suis aussi l’Occidental que certains regards féminins jaugent furtivement. Je suis l’imbécile qui reste cinq minutes devant la carte du métro ou qui rebrousse chemin au milieu du couloir.

Je suis l’étranger de Camus, Ulysse en Phéacie, Dante laissé par Virgile, Un Idiot à Paris.