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New York #5

Une ville est un système, et un système c’est ça : un réseau complexe d’éléments en équilibre plus ou moins dynamique, éléments ayant chacun une grandeur et une direction, un espace de vecteurs.

Alors, il y a bien sûr les déplacements, les routes, métros, escaliers, ascenseurs, les couloirs aériens, les corridors et les portes et puis toutes les commandes et la signalétique qui va avec : les feux, les boutons, les panneaux d’information, d’obligation, de danger, les messages de sécurité délivrés par les haut-parleurs, les numéros collés sur les sièges, les taxis, les rues et les plaques minéralogiques.

Et il y a aussi la façon dont tout cela se construit et tient en forme : les buildings, les humains, les voitures et les vélos.

Et puis il y a les gens qui rêvent, le réseau électrique, le vieux porte-avions, les bombes de mousse à raser et ma cheville qui me tire.

Tout ça tient tellement bien debout qu’on a l’impression que c’est infini : que quand un truc foire c’est pas grave puisqu’il reste toujours une infinité de trucs qui marchent.

Et bien, c’est faux, tout ça est sacrément fini. Seulement, tenter d’imaginer cet espace vectoriel inouï est tellement vain qu’on n’a que deux solutions : faire semblant de croire qu’il est infini, ou accepter que notre insignifiance nous condamne à ne rien maîtriser.

Voilà pourquoi je n’aime pas trop les gens sûrs d’eux : leur assurance n’est jamais que de l’ignorance.

New York #6

L’ensemble indénombré de restaurants, épiciers et marchands ambulants charriant chaques minutes des tonnes de nourriture vers les estomacs new-yorkais ne peuvent exister que grâce à un réseau occulte d’égouts charriant un tonnage comparable.

Une seule chose importante distingue la masse de surface de la masse souterraine : son état d’oxydation. Manger est une fonction thermodynamique couplée à la respiration. Nous avons besoin de l’énergie de combustion de nos aliments pour maintenir notre ordre, pour lutter temporairement contre l’entropie, voire pour créer de l’ordre autour de nous en rangeant le garage ou en apprenant à un gosse à lire.

Lutter localement et temporairement contre l’entropie ne peut se faire qu’en dissipant de l’énergie, que l’on soit un homme, une ville ou un ordinateur.

New York #4

Les images qui restent le plus longtemps sont souvent d’instants fugaces mais dont nous avons saisi la fugacité, d’instants où notre conscience a repris le dessus sur le flux des contingences. D’instants où nous avons cessé de fonctionner pour être vraiment là.

Pourtant, c’est à ce moment que l’on peut être tenté de placer un appareil photo entre ce monde et notre esprit, dans l’espoir naïf de prolonger ou de communiquer cet instant de conscience. Bien sûr, nous détruisons alors cela-même que nous voulions préserver.

Tel est le paradoxe de la photographie.