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Tokyo #6

À Tokyo la nuit tombe pas, elle se lève.

De plus en plus de lumières s’allument à hauteur d’yeux. Un ensemble de lignes, lettres et symboles de diverses couleurs éclosent par milliers, centaines de milliers, saignant toute pénombre. Seul le large Sumidagawa nous renvoie le ciel obscur après en avoir gommé les étoiles.

À Tokyo, la nuit se lève, lumineuse, dure et majestueuse, comme une armée dressée, en attente, sur un rivage.

À Tokyo, la Lune ignore la destinée les hommes.

Tokyo #5

Intérieur et extérieur constituent l’un des grands prismes japonais. Ce qui est intérieur est ce qui est clos, peu important qu’un toit le recouvre. Et l’espace intérieur est une recherche d’équilibre où chaque élément doit trouver sa place exquise, fonctionnellement et esthétiquement.

L’espace extérieur en revanche est tressé de câbles, jonché de pots de fleurs disparates et de bouteilles d’eau en plastique, encombré d’enseignes et d’immeubles qu’aucun plan d’urbanisme ne semble chorégraphier.

Entrer dans une chambre ou un jardin, c’est entrer en soi. Sortir dans la rue, c’est convoquer l’attention et l’éveil au monde.

Kyoto #2

Kyoto Nighthawks

Tokyo #4

Les jeunes Tokyoïtes kawaaï et gothiques ont grandi.

Dans leurs garde-robes, elles ont remplacé les références manga par un dress code de salary women ou de pretty woman. Elles montrent toujours leurs jambes et continuent d’ouvrir grands leurs yeux noirs mais elles ne sont plus à rire en se racontant des bêtises dans le métro ; elles sont maintenant office ladies chez Toyota où le rôle consiste à servir le café, trier les archives et doper le taux de testostérone des décideurs vieillissants et de leurs hordes de jeunes loups.

Avec un peu de chance, elles y trouveront le mari qui leur épargnera la honte du célibat et leur fera 2-3 gosses. À ce moment, de toutes façons, elles arrêteront de travailler afin de pouvoir expliquer à leur descendance mâle et femelle comment la société fonctionne.

Alors moi, dans la station de métro, je regarde leurs longues jambes, leurs hauts talons, leurs grands yeux noirs et je réponds d’un sourire à la petite fille qui me sourit.

Kyoto #1

Trancher, piquer et enficher sont autant de meurtrissures qui doivent être évitées et, quand elles ne le peuvent, confiées à des offices discrets et retirés.

Aucun clou dans les charpentes complexes des temples kyotoïtes, aucun couteau, aucune fourchettes sur les tables.

L’assemblage est une maîtrise.

Tokyo #4

En Occident, notre corps est sacré et tabou. Nos vêtements protègent notre pudeur. La nudité n’est que dans l’intime ou dans l’obscène.

Ici, au Japon, l’esprit personnel est sacré et tabou. Alors que la nudité est visible dans tous les bains publics et que l’érotisme est celui du jeu des étoffes, l’impudeur est de dire ses sentiments.

Tokyo #3

À Tokyo, les sans-abris ne mendient pas, et rangent leurs affaires une fois réveillés.

Tokyo #2

Lignes, figures géométriques, hiragana, katakana, kanji, romanji, chiffres et logos constituent une galaxie sémantique que je ne comprends pas. Qu’indique, pour une langue, la nécessité d’utiliser tant de systèmes symboliques ?

富士山

Au loin, Fujisan.

Il importait de faire 9.500 km pour s’en approcher. Il importe maintenant de ne pas faire les derniers kilomètres restant. Pour ne pas voir les touristes, les détritus, la réalité qui entache nos rêves. La recherche de la distance optimale, de la posture délicieuse. Ne pas se rapprocher systématiquement de ce que l’on aime. Encore moins s’y attacher. L’harmonie est un équilibre. La paix est une harmonie.

Maintenant, dans le train qui m’emmène à Kawaguchi-ko, le grand volcan sort de mon champ visuel.

Tokyo #1

Le mouvement est notre seul pouvoir.

Nous pouvons prendre telle direction qui nous rapproche de choses et de gens et nous éloigne d’autres. Ce faisant, nous nous sentirons plus ou moins bien que dans notre position d’avant. Cette sensation, et notre mémoire et nos raisonnements nous pousseront à renforcer ou à infléchir notre trajectoire. Bien sûr, autour de nous, les choses et les gens changent aussi, parfois mus par une dynamique semblable à la nôtre. Et en nous évoluent notre perception et nos attentes. Ces changements continus, auxquels nous participons, forment un système complexe et dynamique à la manière de ces milliards de gouttelettes de condensation que nous voyons comme un nuage dont on se sait, l’instant d’après retrouver l’image.

Le mouvement est notre seul et insignifiant pouvoir.

Aéroport

La condition bétaillère de l’humain apparaît sans fards dans les aéroports. Ici, à Charles de Gaule, le bétail se regroupe en troupeaux dont le cardinal est déterminé par la taille de l’avion. Chaque individu est tracé de multiples façons pour la sécurité de l’ensemble mais aussi pour la sécurité du système et pour l’optimisation du processus. Tout cela est financé par chaque individu qui dépense en outre dans les multiples boutiques en échange de quelque agrément d’attente. L’intelligence n’est pas mise en cause mais bien la faculté de concevoir des actions qui n’ont pas été déjà imaginées par l’un ou l’autre pouvoir.

L’idée de consentement est ici maximale puisque celui-ci s’est fait en amont, lors de la décision de partir. Les mesures de sécurité rassurent et la dépense financière gratifie. Mais pourquoi partons-nous ? Pourquoi associer l’idée de voyage à celui d’agrément ? Quels sont les séminaires qui ne pourraient se tenir à distance ? D’où viennent ces idées qui poussent quotidiennement tant d’humains à sillonner le ciel ?

Une porte s’ouvre. Rien n’est plus étrange alors de se retrouver dans un couloir désert qu’aucune signalétique ne désigne encore à la foule qui continue de s’engouffrer dans le passage parallèle.

New York #5

Une ville est un système, et un système c’est ça : un réseau complexe d’éléments en équilibre plus ou moins dynamique, éléments ayant chacun une grandeur et une direction, un espace de vecteurs.

Alors, il y a bien sûr les déplacements, les routes, métros, escaliers, ascenseurs, les couloirs aériens, les corridors et les portes et puis toutes les commandes et la signalétique qui va avec : les feux, les boutons, les panneaux d’information, d’obligation, de danger, les messages de sécurité délivrés par les haut-parleurs, les numéros collés sur les sièges, les taxis, les rues et les plaques minéralogiques.

Et il y a aussi la façon dont tout cela se construit et tient en forme : les buildings, les humains, les voitures et les vélos.

Et puis il y a les gens qui rêvent, le réseau électrique, le vieux porte-avions, les bombes de mousse à raser et ma cheville qui me tire.

Tout ça tient tellement bien debout qu’on a l’impression que c’est infini : que quand un truc foire c’est pas grave puisqu’il reste toujours une infinité de trucs qui marchent.

Et bien, c’est faux, tout ça est sacrément fini. Seulement, tenter d’imaginer cet espace vectoriel inouï est tellement vain qu’on n’a que deux solutions : faire semblant de croire qu’il est infini, ou accepter que notre insignifiance nous condamne à ne rien maîtriser.

Voilà pourquoi je n’aime pas trop les gens sûrs d’eux : leur assurance n’est jamais que de l’ignorance.

New York #9

«Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.»

Céline – Voyage au bout de la nuit

New York #8

« J’ai cru que c’était un écureuil mais c’est un rat ! » que me lance une touriste offusquée.

L’animal ne voyait là aucune raison de se cacher et me fixait, placide, devant une vieille pierre tombale de la Trinity Church.

Tandis que les New-yorkais étaient aussi indifférents qu’en présence d’un pigeon, les quelques touristes matinaux affichaient répulsion ou amusement, devenant à leur tour pour un instant ce qu’ils trouvent répugnant chez le rat ou sympathique chez l’écureuil.

À quelques dizaines de mètres, l’économie et la finance poursuivaient leur combat séculaire.

New York #6

L’ensemble indénombré de restaurants, épiciers et marchands ambulants charriant chaques minutes des tonnes de nourriture vers les estomacs new-yorkais ne peuvent exister que grâce à un réseau occulte d’égouts charriant un tonnage comparable.

Une seule chose importante distingue la masse de surface de la masse souterraine : son état d’oxydation. Manger est une fonction thermodynamique couplée à la respiration. Nous avons besoin de l’énergie de combustion de nos aliments pour maintenir notre ordre, pour lutter temporairement contre l’entropie, voire pour créer de l’ordre autour de nous en rangeant le garage ou en apprenant à un gosse à lire.

Lutter localement et temporairement contre l’entropie ne peut se faire qu’en dissipant de l’énergie, que l’on soit un homme, une ville ou un ordinateur.

New York #5

« Thank you! »

C’est ce que disent au vieux chauffeur du bus les passagers qui descendent, au coin de l’Astoria Blvd et de la 84th St, dans le Queens, sur une planète où tout ne va pas si mal.

New York #4

Les images qui restent le plus longtemps sont souvent d’instants fugaces mais dont nous avons saisi la fugacité, d’instants où notre conscience a repris le dessus sur le flux des contingences. D’instants où nous avons cessé de fonctionner pour être vraiment là.

Pourtant, c’est à ce moment que l’on peut être tenté de placer un appareil photo entre ce monde et notre esprit, dans l’espoir naïf de prolonger ou de communiquer cet instant de conscience. Bien sûr, nous détruisons alors cela-même que nous voulions préserver.

Tel est le paradoxe de la photographie.

New York #2

Un selfie réalisé près de la Freedom Tower reçoit d’un ami l’interrogation d’une résurgence babélienne, en écho à une conférence récente. Je m’apprêtais à répondre que Manhattan est le lieu où toutes les cultures se confrontent, offrant plutôt l’image d’un Babel inversé, d’un creuset d’où sortent les plus étonnants des alliages.

Puis j’entendis un groupe de jeunes Italiens tout excités par une GoPro au bout d’une perche, bousculer la famille bouleversée d’une victime du 9/11 ; je vis un groupe de militaires en tenue de camouflage tentant d’afficher leur émotion par une posture martiale et mécanique ; un couple indien demander à une touriste européenne de les prendre en photo dans un enlacement exagéré ; une troupe d’écoliers peu attentifs au discours moraliste de leur instituteur ; et un groupe de vigiles qui assistent à cela chaque heure de chaque jour.

New York #1

Une ville est un contrat entre l’acier, la pierre et l’humain. Le métal se dresse toujours le premier en pieux ou cages, parfois en griffes. Le métal froid a oublié le feu qui lui a donné sa pureté et sa forme. La pierre friable a oublié qu’elle fut coulée en lourdes nappes grumeleuses. Les hommes qui vivent dans les alvéoles de ces structures aiment ou n’aiment pas leurs vies.

Là-bas, le pont de Brooklyn embrasse l’Hudson.

Schaerbeek #1

Une échelle d’aluminium, quelques pas mal assurés, une trappe à manœuvrer et nous passons outre la frontière interdite.

Nous retrouvons le ciel. Le toit est encombré de buses, de reliefs dont nous n’identifions pas la fonction, d’autres trappes, condamnées. Le bord non sécurisé nous rappelle notre finitude et notre magnificence. La ville est en-dessous, bruisse et nous ignore.

Nous sommes Marc-Aurèle et nous marchons sur notre montagne. Le vent nous gonfle de vie.

Oostende

Faire du cuistax sur la digue d’Ostende, dépasser le casino, les thermes et filer vers la France. Longer la mer sur la droite, laisser les gens sur la gauche.

À gauche, les gens mangent, marchent et parlent. Ils promènent leur chien, leurs enfants ou leur vie. À droite, la mer roule tranquillement sa molle marée. Et nous, au milieu de tout ça, nous pédalons vers la Côte d’Opale, la Bretagne, l’Aquitaine.

Dans le ciel, des mouettes géostationnaires, face au vent, ignorent qu’elles illustrent un paragraphe fameux de Lewis Carroll.