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Ramallah #2

De toutes les constructions humaines, le mur est l’une des plus communes. Mais ce mur-ci a quelque chose de singulier : d’où je suis il est impossible d’en voir la fin. Un mur ne sépare pas seulement deux espaces, il sépare aussi deux temps, du moins pour quiconque peut s’imaginer le franchir. L’infini de ce mur impose à ces espaces et à ces temps une séparation infinie.

Ramallah #1

Et tous les cent mètres, sur la route qui me mène de Tel-Aviv à Ramallah, des drapeaux israéliens. Placés là comme des empreintes appuyées, comme autant d’affirmations de conquête, systématiquement espacées. La vitesse de mon véhicule transforme leur espacement rigoureux dans le rythme d’une marche lente et implacable. Puis, derrière la colline, le mur.

Tokyo #7

Nulle part la mathématisation de l’humain n’apparaît plus clairement qu’ici.

Nous nous rêvons si différents. Nous le sommes si peu. Dans la population humaine, quelle que soit la variable considérée, l’écart-type est infime.

Shinkansen

Je suis désormais l’étranger, celui que l’on veut aider ou éviter, celui à côté duquel se trouve la seule place vide du compartiment, celui qui a le faciès allochtone et la mise singulière.

Je suis aussi l’Occidental que certains regards féminins jaugent furtivement. Je suis l’imbécile qui reste cinq minutes devant la carte du métro ou qui rebrousse chemin au milieu du couloir.

Je suis l’étranger de Camus, Ulysse en Phéacie, Dante laissé par Virgile, Un Idiot à Paris.

Tokyo #2

Lignes, figures géométriques, hiragana, katakana, kanji, romanji, chiffres et logos constituent une galaxie sémantique que je ne comprends pas. Qu’indique, pour une langue, la nécessité d’utiliser tant de systèmes symboliques ?

富士山

Au loin, Fujisan.

Il importait de faire 9.500 km pour s’en approcher. Il importe maintenant de ne pas faire les derniers kilomètres restant. Pour ne pas voir les touristes, les détritus, la réalité qui entache nos rêves. La recherche de la distance optimale, de la posture délicieuse. Ne pas se rapprocher systématiquement de ce que l’on aime. Encore moins s’y attacher. L’harmonie est un équilibre. La paix est une harmonie.

Maintenant, dans le train qui m’emmène à Kawaguchi-ko, le grand volcan sort de mon champ visuel.

Aéroport

La condition bétaillère de l’humain apparaît sans fards dans les aéroports. Ici, à Charles de Gaule, le bétail se regroupe en troupeaux dont le cardinal est déterminé par la taille de l’avion. Chaque individu est tracé de multiples façons pour la sécurité de l’ensemble mais aussi pour la sécurité du système et pour l’optimisation du processus. Tout cela est financé par chaque individu qui dépense en outre dans les multiples boutiques en échange de quelque agrément d’attente. L’intelligence n’est pas mise en cause mais bien la faculté de concevoir des actions qui n’ont pas été déjà imaginées par l’un ou l’autre pouvoir.

L’idée de consentement est ici maximale puisque celui-ci s’est fait en amont, lors de la décision de partir. Les mesures de sécurité rassurent et la dépense financière gratifie. Mais pourquoi partons-nous ? Pourquoi associer l’idée de voyage à celui d’agrément ? Quels sont les séminaires qui ne pourraient se tenir à distance ? D’où viennent ces idées qui poussent quotidiennement tant d’humains à sillonner le ciel ?

Une porte s’ouvre. Rien n’est plus étrange alors de se retrouver dans un couloir désert qu’aucune signalétique ne désigne encore à la foule qui continue de s’engouffrer dans le passage parallèle.

New York #5

« Thank you! »

C’est ce que disent au vieux chauffeur du bus les passagers qui descendent, au coin de l’Astoria Blvd et de la 84th St, dans le Queens, sur une planète où tout ne va pas si mal.

Vol

Sur le petit écran qui me fait face, une lente géodésique affiche notre avion à la verticale des côtes écossaises et me fait lever le volet du hublot.

La ligne de front complexe, fractale, de l’assaut de la mer sur les Highland est là, sous l’aile chargée de kérosène. Mais de mon fragile cylindre de métal, je ne distingue aucune trace d’activité humaine, pas de route ni de ville ni de port.

L’homme peut n’y avoir jamais existé. Peut-être est-ce là une preuve fugace que rien d’autre n’existe que le rêve imparfait et singulier que je fais. Ou que, à une certaine distance, nous cessons d’avoir existé.