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Ramallah 2017

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Ramallah #6

« Si on regarde par la baie, la lagune est comme une croûte de sel, et on croit voir une mer de la lune. On dirait que la planète s’est refroidie pendant qu’on dormait, qu’on s’est levé au cœur d’une nuit au-delà des âges. On croit voir ce qui sera un jour, […] quand il n’y aura plus de Maremma, plus d’Orsenna, plus même leurs ruines, plus rien que la lagune et le sable, et le vent du désert sous les étoiles. On dirait qu’on a traversé les siècles tout seul, et qu’on respire plus largement, plus solennellement, de ce que se sont éteintes des millions d’haleines pourries. » — Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq

Rien ne bouge. Les masses sont telles, et leur équilibre si fragile, que tout le visible semble devenu inflammable. Il devient clair que seuls certains mouvements sont autorisés, que nous entrons dans une chorégraphie secrète et impréparée dont la parfaite exécution sera la clé du passage.

Ramallah #5

Cette lutte n’est pas celle qu’entretiennent le Bien et le Mal, elle est celle qui oppose les différentes conceptions du Bien, et chacune partage l’idée que la Justice lui est nécessaire. Mais la Justice de ceux qui n’ont rien ne peut reposer que sur l’imaginaire, le religieux. Tandis que la Justice de ceux qui ont tout doit nécessairement protéger leurs avoirs. Ces deux justices ne peuvent partager de norme commune, et justifier l’une ou l’autre au nom de valeurs est une imposture dérisoire.

La lassitude et la violence coulent, immiscibles l’une à l’autre, dans les veines de Ramallah. Là, au milieu de gosses qui rêvent la fin du jour dans une rue que personne n’affectionne, un homme fatigué et tendu me croise d’un pas rapide. L’air est chargé d’effluves d’essence, de senteurs épicées et de relents de légumes abandonnés là. Tout dans cette rue écrit ceci : bientôt le métal déchirera à nouveau la chair, bientôt le sang et la poussière couleront, immiscibles, dans les veines de Ramallah.

Ramallah #4

Nous sommes là, dans notre corps, dans la ville. Le soleil allonge les ombres et aveugle un vieil homme qui pousse un caddie. La pente est rude et les jambes sont faibles.

Sa posture, sa fatigue, donnent une harmonie à la rue et à l’instant.

 

Ramallah #3

Ce n’est pas une déchirure, c’est au contraire un ensemble de plissures qui froissent brutalement le paysage, lui imposant un relief de cassures abruptes, d’horizons accidentés gommant son histoire et sa nature. Cet habitus meurtri n’offre pas plus de confort dans ses gorges glacées que sur ses crêtes vives. Nul plateau où puisse se poser une esthétique, nulle plaine où puisse croître une éthique. Le désir ne peut se construire qu’en dedans de chacun.

 

Doel #2

« Cette vague qui reflue avec les souvenirs, la ville s’en imprègne comme une éponge, et grossit; une description de Zaïre telle qu’elle est aujourd’hui devrait comprendre tout le passé de Zaïre. mais la ville ne dit pas son passé, elle le possède, pareil aux lignes d’une main, inscrit au coin des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment marqué à son tour de griffes, dentelures, entailles, virgules.  — Italo Calvino, Villes invisibles (trad. Jean Thibaudeau)

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Doel #1

« L’air est plein d’une innombrable multitude de peuples de figure humaine, un peu fiers en apparence, mais dociles en effet : grands amateurs des sciences, subtils, officieux aux sages, et ennemis des sots et des ignorants. Leurs femmes et leurs filles sont des beautés mâles, telles qu’on dépeint les Amazones… Sachez que les mers et les fleuves sont habités de même que l’air ; les anciens Sages ont nommé Ondins ou Nymphes cette espèce de peuple… La terre est remplie presque jusqu’au centre de Gnomes, gens de petite stature, gardiens des trésors, des minières et des pierreries. ceux-ci sont ingénieux, amis de l’homme et faciles à commander. Ils fournissent aux enfants des Sages tous l’argent qui leur est nécessaire et ne demandent guère pour prix de leur service que la gloire d’être commandés. Les Gnomides leurs femmes sont petites, mais fort agréables, et leur costume est fort curieux… Quant aux salamandres, habitants enflammés de la région du feu, ils servent aux philosophes. »

Nicolas-Pierre-Henri de Montfaucon de Villars, Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences occultes (1670)

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British Columbia #3

De ma chambre on voit la ville, et de la ville ma chambre.

Mais la proximité est telle que ce n’est pas la ville que je vois mais les alvéoles parfois éclairées qui se rempliront dans quelques heures. Je vois les bureaux, les ordinateurs, les plantes vertes dérisoires posées sur les armoires. Ces alvéoles se rempliront bientôt d’hommes et de femmes qui travailleront à ce que d’autres alvéoles voient le jour ou à ce que ceux qui occupent celles-ci puissent continuer ainsi. Il vérifieront des budgets, écriront des règlements, planifieront des processus.

Il est cinq heure à Vancouver et je prends soin d’éteindre mon alvéole avant de la quitter pour un avion qui me la fera survoler.

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Andalousie #3

Lorsque nous créons un objet, nous l’imaginons souvent préservé des effets de l’âge. Pourtant, c’est la façon dont les contraintes de la physique et de la chimie le feront vieillir qui lui confèreront la noblesse ou l’oubli.
La rouille du monde est sa mémoire, son éclat est sa perte.

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Andalousie #1

Dans le labyrinthe d’El Albaicin, quand se sont tus les oiseaux et les enfants, notre seul guide est une lune rouge, fixe et massive, posée là pour mille ans par les fils des fils d’Umayya ibn `Abd Shams.

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Tokyo #7

Nulle part la mathématisation de l’humain n’apparaît plus clairement qu’ici.

Nous nous rêvons si différents. Nous le sommes si peu. Dans la population humaine, quelle que soit la variable considérée, l’écart-type est infime.

Tokyo #6

À Tokyo la nuit tombe pas, elle se lève.

De plus en plus de lumières s’allument à hauteur d’yeux. Un ensemble de lignes, lettres et symboles de diverses couleurs éclosent par milliers, centaines de milliers, saignant toute pénombre. Seul le large Sumidagawa nous renvoie le ciel obscur après en avoir gommé les étoiles.

À Tokyo, la nuit se lève, lumineuse, dure et majestueuse, comme une armée dressée, en attente, sur un rivage.

À Tokyo, la Lune ignore la destinée les hommes.

Kyoto #2

Kyoto Nighthawks

Tokyo #4

Les jeunes Tokyoïtes kawaaï et gothiques ont grandi.

Dans leurs garde-robes, elles ont remplacé les références manga par un dress code de salary women ou de pretty woman. Elles montrent toujours leurs jambes et continuent d’ouvrir grands leurs yeux noirs mais elles ne sont plus à rire en se racontant des bêtises dans le métro ; elles sont maintenant office ladies chez Toyota où le rôle consiste à servir le café, trier les archives et doper le taux de testostérone des décideurs vieillissants et de leurs hordes de jeunes loups.

Avec un peu de chance, elles y trouveront le mari qui leur épargnera la honte du célibat et leur fera 2-3 gosses. À ce moment, de toutes façons, elles arrêteront de travailler afin de pouvoir expliquer à leur descendance mâle et femelle comment la société fonctionne.

Alors moi, dans la station de métro, je regarde leurs longues jambes, leurs hauts talons, leurs grands yeux noirs et je réponds d’un sourire à la petite fille qui me sourit.

Tokyo #4

En Occident, notre corps est sacré et tabou. Nos vêtements protègent notre pudeur. La nudité n’est que dans l’intime ou dans l’obscène.

Ici, au Japon, l’esprit personnel est sacré et tabou. Alors que la nudité est visible dans tous les bains publics et que l’érotisme est celui du jeu des étoffes, l’impudeur est de dire ses sentiments.

Tokyo #3

À Tokyo, les sans-abris ne mendient pas, et rangent leurs affaires une fois réveillés.

Tokyo #2

Lignes, figures géométriques, hiragana, katakana, kanji, romanji, chiffres et logos constituent une galaxie sémantique que je ne comprends pas. Qu’indique, pour une langue, la nécessité d’utiliser tant de systèmes symboliques ?

Tokyo #1

Le mouvement est notre seul pouvoir.

Nous pouvons prendre telle direction qui nous rapproche de choses et de gens et nous éloigne d’autres. Ce faisant, nous nous sentirons plus ou moins bien que dans notre position d’avant. Cette sensation, et notre mémoire et nos raisonnements nous pousseront à renforcer ou à infléchir notre trajectoire. Bien sûr, autour de nous, les choses et les gens changent aussi, parfois mus par une dynamique semblable à la nôtre. Et en nous évoluent notre perception et nos attentes. Ces changements continus, auxquels nous participons, forment un système complexe et dynamique à la manière de ces milliards de gouttelettes de condensation que nous voyons comme un nuage dont on se sait, l’instant d’après retrouver l’image.

Le mouvement est notre seul et insignifiant pouvoir.

Aéroport

La condition bétaillère de l’humain apparaît sans fards dans les aéroports. Ici, à Charles de Gaule, le bétail se regroupe en troupeaux dont le cardinal est déterminé par la taille de l’avion. Chaque individu est tracé de multiples façons pour la sécurité de l’ensemble mais aussi pour la sécurité du système et pour l’optimisation du processus. Tout cela est financé par chaque individu qui dépense en outre dans les multiples boutiques en échange de quelque agrément d’attente. L’intelligence n’est pas mise en cause mais bien la faculté de concevoir des actions qui n’ont pas été déjà imaginées par l’un ou l’autre pouvoir.

L’idée de consentement est ici maximale puisque celui-ci s’est fait en amont, lors de la décision de partir. Les mesures de sécurité rassurent et la dépense financière gratifie. Mais pourquoi partons-nous ? Pourquoi associer l’idée de voyage à celui d’agrément ? Quels sont les séminaires qui ne pourraient se tenir à distance ? D’où viennent ces idées qui poussent quotidiennement tant d’humains à sillonner le ciel ?

Une porte s’ouvre. Rien n’est plus étrange alors de se retrouver dans un couloir désert qu’aucune signalétique ne désigne encore à la foule qui continue de s’engouffrer dans le passage parallèle.

New York #5

Une ville est un système, et un système c’est ça : un réseau complexe d’éléments en équilibre plus ou moins dynamique, éléments ayant chacun une grandeur et une direction, un espace de vecteurs.

Alors, il y a bien sûr les déplacements, les routes, métros, escaliers, ascenseurs, les couloirs aériens, les corridors et les portes et puis toutes les commandes et la signalétique qui va avec : les feux, les boutons, les panneaux d’information, d’obligation, de danger, les messages de sécurité délivrés par les haut-parleurs, les numéros collés sur les sièges, les taxis, les rues et les plaques minéralogiques.

Et il y a aussi la façon dont tout cela se construit et tient en forme : les buildings, les humains, les voitures et les vélos.

Et puis il y a les gens qui rêvent, le réseau électrique, le vieux porte-avions, les bombes de mousse à raser et ma cheville qui me tire.

Tout ça tient tellement bien debout qu’on a l’impression que c’est infini : que quand un truc foire c’est pas grave puisqu’il reste toujours une infinité de trucs qui marchent.

Et bien, c’est faux, tout ça est sacrément fini. Seulement, tenter d’imaginer cet espace vectoriel inouï est tellement vain qu’on n’a que deux solutions : faire semblant de croire qu’il est infini, ou accepter que notre insignifiance nous condamne à ne rien maîtriser.

Voilà pourquoi je n’aime pas trop les gens sûrs d’eux : leur assurance n’est jamais que de l’ignorance.

New York #9

«Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.»

Céline – Voyage au bout de la nuit

New York #8

« J’ai cru que c’était un écureuil mais c’est un rat ! » que me lance une touriste offusquée.

L’animal ne voyait là aucune raison de se cacher et me fixait, placide, devant une vieille pierre tombale de la Trinity Church.

Tandis que les New-yorkais étaient aussi indifférents qu’en présence d’un pigeon, les quelques touristes matinaux affichaient répulsion ou amusement, devenant à leur tour pour un instant ce qu’ils trouvent répugnant chez le rat ou sympathique chez l’écureuil.

À quelques dizaines de mètres, l’économie et la finance poursuivaient leur combat séculaire.