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New York #6

L’ensemble indénombré de restaurants, épiciers et marchands ambulants charriant chaques minutes des tonnes de nourriture vers les estomacs new-yorkais ne peuvent exister que grâce à un réseau occulte d’égouts charriant un tonnage comparable.

Une seule chose importante distingue la masse de surface de la masse souterraine : son état d’oxydation. Manger est une fonction thermodynamique couplée à la respiration. Nous avons besoin de l’énergie de combustion de nos aliments pour maintenir notre ordre, pour lutter temporairement contre l’entropie, voire pour créer de l’ordre autour de nous en rangeant le garage ou en apprenant à un gosse à lire.

Lutter localement et temporairement contre l’entropie ne peut se faire qu’en dissipant de l’énergie, que l’on soit un homme, une ville ou un ordinateur.

New York #5

« Thank you! »

C’est ce que disent au vieux chauffeur du bus les passagers qui descendent, au coin de l’Astoria Blvd et de la 84th St, dans le Queens, sur une planète où tout ne va pas si mal.

New York #4

Les images qui restent le plus longtemps sont souvent d’instants fugaces mais dont nous avons saisi la fugacité, d’instants où notre conscience a repris le dessus sur le flux des contingences. D’instants où nous avons cessé de fonctionner pour être vraiment là.

Pourtant, c’est à ce moment que l’on peut être tenté de placer un appareil photo entre ce monde et notre esprit, dans l’espoir naïf de prolonger ou de communiquer cet instant de conscience. Bien sûr, nous détruisons alors cela-même que nous voulions préserver.

Tel est le paradoxe de la photographie.

New York #2

Un selfie réalisé près de la Freedom Tower reçoit d’un ami l’interrogation d’une résurgence babélienne, en écho à une conférence récente. Je m’apprêtais à répondre que Manhattan est le lieu où toutes les cultures se confrontent, offrant plutôt l’image d’un Babel inversé, d’un creuset d’où sortent les plus étonnants des alliages.

Puis j’entendis un groupe de jeunes Italiens tout excités par une GoPro au bout d’une perche, bousculer la famille bouleversée d’une victime du 9/11 ; je vis un groupe de militaires en tenue de camouflage tentant d’afficher leur émotion par une posture martiale et mécanique ; un couple indien demander à une touriste européenne de les prendre en photo dans un enlacement exagéré ; une troupe d’écoliers peu attentifs au discours moraliste de leur instituteur ; et un groupe de vigiles qui assistent à cela chaque heure de chaque jour.

New York #1

Une ville est un contrat entre l’acier, la pierre et l’humain. Le métal se dresse toujours le premier en pieux ou cages, parfois en griffes. Le métal froid a oublié le feu qui lui a donné sa pureté et sa forme. La pierre friable a oublié qu’elle fut coulée en lourdes nappes grumeleuses. Les hommes qui vivent dans les alvéoles de ces structures aiment ou n’aiment pas leurs vies.

Là-bas, le pont de Brooklyn embrasse l’Hudson.

Schaerbeek #1

Une échelle d’aluminium, quelques pas mal assurés, une trappe à manœuvrer et nous passons outre la frontière interdite.

Nous retrouvons le ciel. Le toit est encombré de buses, de reliefs dont nous n’identifions pas la fonction, d’autres trappes, condamnées. Le bord non sécurisé nous rappelle notre finitude et notre magnificence. La ville est en-dessous, bruisse et nous ignore.

Nous sommes Marc-Aurèle et nous marchons sur notre montagne. Le vent nous gonfle de vie.