Actualités
Mon actualité et mon carnet de voyage s’entremêlent désormais.
Ce dernier est fait d’impressions instantanées, capturées par un Fujifilm et parfois aussi rédigées sur le moment dans un petit carnet de notes.
Tokyo #6
À Tokyo la nuit tombe pas, elle se lève.
De plus en plus de lumières s’allument à hauteur d’yeux. Un ensemble de lignes, lettres et symboles de diverses couleurs éclosent par milliers, centaines de milliers, saignant toute pénombre. Seul le large Sumidagawa nous renvoie le ciel obscur après en avoir gommé les étoiles.
À Tokyo, la nuit se lève, lumineuse, dure et majestueuse, comme une armée dressée, en attente, sur un rivage.
À Tokyo, la Lune ignore la destinée les hommes.
Tokyo #5
Intérieur et extérieur constituent l’un des grands prismes japonais. Ce qui est intérieur est ce qui est clos, peu important qu’un toit le recouvre. Et l’espace intérieur est une recherche d’équilibre où chaque élément doit trouver sa place exquise, fonctionnellement et esthétiquement.
L’espace extérieur en revanche est tressé de câbles, jonché de pots de fleurs disparates et de bouteilles d’eau en plastique, encombré d’enseignes et d’immeubles qu’aucun plan d’urbanisme ne semble chorégraphier.
Entrer dans une chambre ou un jardin, c’est entrer en soi. Sortir dans la rue, c’est convoquer l’attention et l’éveil au monde.
Kyoto #2
Kyoto Nighthawks
Tokyo #4
Les jeunes Tokyoïtes kawaaï et gothiques ont grandi.
Dans leurs garde-robes, elles ont remplacé les références manga par un dress code de salary women ou de pretty woman. Elles montrent toujours leurs jambes et continuent d’ouvrir grands leurs yeux noirs mais elles ne sont plus à rire en se racontant des bêtises dans le métro ; elles sont maintenant office ladies chez Toyota où le rôle consiste à servir le café, trier les archives et doper le taux de testostérone des décideurs vieillissants et de leurs hordes de jeunes loups.
Avec un peu de chance, elles y trouveront le mari qui leur épargnera la honte du célibat et leur fera 2-3 gosses. À ce moment, de toutes façons, elles arrêteront de travailler afin de pouvoir expliquer à leur descendance mâle et femelle comment la société fonctionne.
Alors moi, dans la station de métro, je regarde leurs longues jambes, leurs hauts talons, leurs grands yeux noirs et je réponds d’un sourire à la petite fille qui me sourit.
Kyoto #1
Trancher, piquer et enficher sont autant de meurtrissures qui doivent être évitées et, quand elles ne le peuvent, confiées à des offices discrets et retirés.
Aucun clou dans les charpentes complexes des temples kyotoïtes, aucun couteau, aucune fourchettes sur les tables.
L’assemblage est une maîtrise.
Tokyo #4
En Occident, notre corps est sacré et tabou. Nos vêtements protègent notre pudeur. La nudité n’est que dans l’intime ou dans l’obscène.
Ici, au Japon, l’esprit personnel est sacré et tabou. Alors que la nudité est visible dans tous les bains publics et que l’érotisme est celui du jeu des étoffes, l’impudeur est de dire ses sentiments.
Shinkansen
Je suis désormais l’étranger, celui que l’on veut aider ou éviter, celui à côté duquel se trouve la seule place vide du compartiment, celui qui a le faciès allochtone et la mise singulière.
Je suis aussi l’Occidental que certains regards féminins jaugent furtivement. Je suis l’imbécile qui reste cinq minutes devant la carte du métro ou qui rebrousse chemin au milieu du couloir.
Je suis l’étranger de Camus, Ulysse en Phéacie, Dante laissé par Virgile, Un Idiot à Paris.
Nature morte dans une petite rue de Tokyo
Nature morte au marché Tsukiji
Tokyo #3
À Tokyo, les sans-abris ne mendient pas, et rangent leurs affaires une fois réveillés.
Tokyo #2
Lignes, figures géométriques, hiragana, katakana, kanji, romanji, chiffres et logos constituent une galaxie sémantique que je ne comprends pas. Qu’indique, pour une langue, la nécessité d’utiliser tant de systèmes symboliques ?
富士山
Au loin, Fujisan.
Il importait de faire 9.500 km pour s’en approcher. Il importe maintenant de ne pas faire les derniers kilomètres restant. Pour ne pas voir les touristes, les détritus, la réalité qui entache nos rêves. La recherche de la distance optimale, de la posture délicieuse. Ne pas se rapprocher systématiquement de ce que l’on aime. Encore moins s’y attacher. L’harmonie est un équilibre. La paix est une harmonie.
Maintenant, dans le train qui m’emmène à Kawaguchi-ko, le grand volcan sort de mon champ visuel.
Tokyo #1
Le mouvement est notre seul pouvoir.
Nous pouvons prendre telle direction qui nous rapproche de choses et de gens et nous éloigne d’autres. Ce faisant, nous nous sentirons plus ou moins bien que dans notre position d’avant. Cette sensation, et notre mémoire et nos raisonnements nous pousseront à renforcer ou à infléchir notre trajectoire. Bien sûr, autour de nous, les choses et les gens changent aussi, parfois mus par une dynamique semblable à la nôtre. Et en nous évoluent notre perception et nos attentes. Ces changements continus, auxquels nous participons, forment un système complexe et dynamique à la manière de ces milliards de gouttelettes de condensation que nous voyons comme un nuage dont on se sait, l’instant d’après retrouver l’image.
Le mouvement est notre seul et insignifiant pouvoir.
Tsukiji Outer Market
Aéroport
La condition bétaillère de l’humain apparaît sans fards dans les aéroports. Ici, à Charles de Gaule, le bétail se regroupe en troupeaux dont le cardinal est déterminé par la taille de l’avion. Chaque individu est tracé de multiples façons pour la sécurité de l’ensemble mais aussi pour la sécurité du système et pour l’optimisation du processus. Tout cela est financé par chaque individu qui dépense en outre dans les multiples boutiques en échange de quelque agrément d’attente. L’intelligence n’est pas mise en cause mais bien la faculté de concevoir des actions qui n’ont pas été déjà imaginées par l’un ou l’autre pouvoir.
L’idée de consentement est ici maximale puisque celui-ci s’est fait en amont, lors de la décision de partir. Les mesures de sécurité rassurent et la dépense financière gratifie. Mais pourquoi partons-nous ? Pourquoi associer l’idée de voyage à celui d’agrément ? Quels sont les séminaires qui ne pourraient se tenir à distance ? D’où viennent ces idées qui poussent quotidiennement tant d’humains à sillonner le ciel ?
Une porte s’ouvre. Rien n’est plus étrange alors de se retrouver dans un couloir désert qu’aucune signalétique ne désigne encore à la foule qui continue de s’engouffrer dans le passage parallèle.
Tokyo 2014
New York #10
Une ville est un système, et un système c’est ça : un réseau complexe d’éléments en équilibre plus ou moins dynamique, éléments ayant chacun une grandeur et une direction, un espace de vecteurs.
Alors, il y a bien sûr les déplacements, les routes, métros, escaliers, ascenseurs, les couloirs aériens, les corridors et les portes et puis toutes les commandes et la signalétique qui va avec : les feux, les boutons, les panneaux d’information, d’obligation, de danger, les messages de sécurité délivrés par les haut-parleurs, les numéros collés sur les sièges, les taxis, les rues et les plaques minéralogiques.
Et il y a aussi la façon dont tout cela se construit et tient en forme : les buildings, les humains, les voitures et les vélos.
Et puis il y a les gens qui rêvent, le réseau électrique, le vieux porte-avions, les bombes de mousse à raser et ma cheville qui me tire.
Tout ça tient tellement bien debout qu’on a l’impression que c’est infini : que quand un truc foire c’est pas grave puisqu’il reste toujours une infinité de trucs qui marchent.
Et bien, c’est faux, tout ça est sacrément fini. Seulement, tenter d’imaginer cet espace vectoriel inouï est tellement vain qu’on n’a que deux solutions : faire semblant de croire qu’il est infini, ou accepter que notre insignifiance nous condamne à ne rien maîtriser.
Voilà pourquoi je n’aime pas trop les gens sûrs d’eux : leur assurance n’est jamais que de l’ignorance.
New York 2014
New York #9
«Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.»
Céline, Voyage au bout de la nuit
New York #8
« J’ai cru que c’était un écureuil mais c’est un rat ! » que me lance une touriste offusquée.
L’animal ne voyait là aucune raison de se cacher et me fixait, placide, devant une vieille pierre tombale de la Trinity Church.
Tandis que les New-yorkais étaient aussi indifférents qu’en présence d’un pigeon, les quelques touristes matinaux affichaient répulsion ou amusement, devenant à leur tour pour un instant ce qu’ils trouvent répugnant chez le rat ou sympathique chez l’écureuil.
À quelques dizaines de mètres, l’économie et la finance poursuivaient leur combat séculaire.
New York #6
L’ensemble indénombré de restaurants, épiciers et marchands ambulants charriant chaques minutes des tonnes de nourriture vers les estomacs new-yorkais ne peuvent exister que grâce à un réseau occulte d’égouts charriant un tonnage comparable.
Une seule chose importante distingue la masse de surface de la masse souterraine : son état d’oxydation. Manger est une fonction thermodynamique couplée à la respiration. Nous avons besoin de l’énergie de combustion de nos aliments pour maintenir notre ordre, pour lutter temporairement contre l’entropie, voire pour créer de l’ordre autour de nous en rangeant le garage ou en apprenant à un gosse à lire.
Lutter localement et temporairement contre l’entropie ne peut se faire qu’en dissipant de l’énergie, que l’on soit un homme, une ville ou un ordinateur.
New York #7
New York #5
« Thank you! »
C’est ce que disent au vieux chauffeur du bus les passagers qui descendent, au coin de l’Astoria Blvd et de la 84th St, dans le Queens, sur une planète où tout ne va pas si mal.
New York 2014 – Streets
New York #4
Les images qui restent le plus longtemps sont souvent d’instants fugaces mais dont nous avons saisi la fugacité, d’instants où notre conscience a repris le dessus sur le flux des contingences. D’instants où nous avons cessé de fonctionner pour être vraiment là.
Pourtant, c’est à ce moment que l’on peut être tenté de placer un appareil photo entre ce monde et notre esprit, dans l’espoir naïf de prolonger ou de communiquer cet instant de conscience. Bien sûr, nous détruisons alors cela-même que nous voulions préserver.
Tel est le paradoxe de la photographie.
New York #3
Me voici, à 6.000 km de chez moi et avec trois aimables Japonais, dans le tombeau d’un prince égyptien déplacé pierre par pierre au cœur du MET, dans Central Parc, sur l’île de Manhattan.
« Tu crois que tout ça a un sens ? » me demanda-t-elle il y a quelques années. Je fus sincère et, bien sûr, ne la revis plus.
New York #2
Un selfie réalisé près de la Freedom Tower reçoit d’un ami l’interrogation d’une résurgence babélienne, en écho à une conférence récente. Je m’apprêtais à répondre que Manhattan est le lieu où toutes les cultures se confrontent, offrant plutôt l’image d’un Babel inversé, d’un creuset d’où sortent les plus étonnants des alliages.
Puis j’entendis un groupe de jeunes Italiens tout excités par une GoPro au bout d’une perche, bousculer la famille bouleversée d’une victime du 9/11 ; je vis un groupe de militaires en tenue de camouflage tentant d’afficher leur émotion par une posture martiale et mécanique ; un couple indien demander à une touriste européenne de les prendre en photo dans un enlacement exagéré ; une troupe d’écoliers peu attentifs au discours moraliste de leur instituteur ; et un groupe de vigiles qui assistent à cela chaque heure de chaque jour.
New York #1
Une ville est un contrat entre l’acier, la pierre et l’humain. Le métal se dresse toujours le premier en pieux ou cages, parfois en griffes. Le métal froid a oublié le feu qui lui a donné sa pureté et sa forme. La pierre friable a oublié qu’elle fut coulée en lourdes nappes grumeleuses. Les hommes qui vivent dans les alvéoles de ces structures aiment ou n’aiment pas leurs vies.
Là-bas, le pont de Brooklyn embrasse l’Hudson.
Kolmogorov
Le théorème de Pythagore n’appartient à aucune langue, et la poésie est peut-être une imposture.
Vol
Sur le petit écran qui me fait face, une lente géodésique affiche notre avion à la verticale des côtes écossaises et me fait lever le volet du hublot.
La ligne de front complexe, fractale, de l’assaut de la mer sur les Highland est là, sous l’aile chargée de kérosène. Mais de mon fragile cylindre de métal, je ne distingue aucune trace d’activité humaine, pas de route ni de ville ni de port.
L’homme peut n’y avoir jamais existé. Peut-être est-ce là une preuve fugace que rien d’autre n’existe que le rêve imparfait et singulier que je fais. Ou que, à une certaine distance, nous cessons d’avoir existé.
Eriko Semba & Deborah York
Cueillette
Schaerbeek #1
Une échelle d’aluminium, quelques pas mal assurés, une trappe à manœuvrer et nous passons outre la frontière interdite.
Nous retrouvons le ciel. Le toit est encombré de buses, de reliefs dont nous n’identifions pas la fonction, d’autres trappes, condamnées. Le bord non sécurisé nous rappelle notre finitude et notre magnificence. La ville est en-dessous, bruisse et nous ignore.
Nous sommes Marc-Aurèle et nous marchons sur notre montagne. Le vent nous gonfle de vie.
Mer du Nord
Faire du cuistax sur la digue d’Ostende, dépasser le casino, les thermes et filer vers la France. Longer la mer sur la droite, laisser les gens sur la gauche.
À gauche, les gens mangent, marchent et parlent. Ils promènent leur chien, leurs enfants ou leur vie. À droite, la mer roule tranquillement sa molle marée. Et nous, au milieu de tout ça, nous pédalons vers la Côte d’Opale, la Bretagne, l’Aquitaine.
Dans le ciel, des mouettes géostationnaires, face au vent, ignorent qu’elles illustrent un paragraphe fameux de Lewis Carroll.
L’Espace entre les choses
Recommencer à publier, de petites notes, images. Des billets de villes sous la pluie, de gestes hésitants, de mots que le jour et la nuit tentent d’échanger, de lignes de fuite et de regards riant ou perdus.
Le flux serait court, l’iPhone dans la poche de mon jean étant mon seul bloc-notes.
Pas non plus d’édition, seulement des corrections. Retrouver l’instantanéité du regard et de l’écrit, avoir l’illusion de sauver ce que l’on aperçoit entre les choses.
Tout sera là, dans L’Espace entre les choses.
Asperitas
Three Philosophers’ Songs : Création mondiale
Création mondiale de Three Philosophers’ Songs (Trois mélodies philosophales), œuvre pour Baryton, flûte, violon, violoncelle et piano co-écrite avec le compositeur Michel Lysight en 2014 et commandée par Mireille Delvaux. pour l’ensemble Grupo 46.
Certains symboles ont traversé les civilisations et les âges, utilisant comme véhicules des mythes qui se perpétuent de mille façons : récits religieux, chansons populaires ou décors de cathédrales par exemple. Les plus forts de ces symboles ont nourri (et été nourris par) une discipline initiatique à la fois spéculative et opérative : l’alchimie.
Three Philosophers Songs évoque trois de ces mythes occidentaux sous un éclairage philosophal. The Fruits of the Earth se réfère à l’étrange histoire de Caïn et Abel. La musique est construite sur la technique de la basse obstinée. Dans les divers épisodes qui se succèdent, la voix et les instruments établissent un dialogue soulignant le caractère dramatique du récit. Roots and Thorns évoque de multiples destins de l’acacia. La pièce s’ouvre sur une succession d’accords mineurs distants les uns des autres d’un intervalle de tierce (mineure ou majeure). Une mélodie se déploie vers la fin de cette longue introduction. Suit alors un passage central plus agité rythmiquement où le chant prend le rôle central, soutenu par les instruments. Une troisième section voit revenir la succession d’accords et la mélodie initiale. The Salt of the Earth revisite la très alchimique légende de Saint Nicolas. L’utilisation d’un accord sans tierce donne un caractère « médiéval » à la courte introduction instrumentale. La voix chante alors en boucle une mélodie simple, très expressive, et c’est l’ensemble instrumental qui crée les différentes atmosphères et variations de caractère. La conclusion, purement instrumentale, utilise essentiellement la mélodie principale et finit sur l’accord sans tierce du début.
Le concert aura lieu le 8 novembre 2014 au Conservatoire Royal de Bruxelles et sera donné par l’ensemble Grupo 46 : Alejandro Beresi (flûte), Claudine Schott (violin), Guillermo Cerviño Wood (cello), Carlos Palazzo (baritone) and Paule Van den Driessche (piano).
Quitter
Chaque décision est un départ, chaque oubli une allégresse.

Racisme et liberté d’expression
Il est contreproductif et dangereux, pour une démocratie, d’interdire des thèses qu’il est simple de réfuter.
La dernière scène de Buñuel
Sur une coïncidence troublante liant la dernière scène filmée par Luis Buñuel à Louis-Ferdinand Céline.
Bruxelles la nuit
Quatre poèmes : Première lecture
Création mondiale aujourd’hui à l’Auditorium Érik Satie (La Courneuve, France) par Choï Sinwood (accordéon), Léo Deschamps, Jean-Baptiste Letzelter et l’ensemble choral La Croche Choeur. Le concert fut ponctué de flatteuses mais injustifiées lectures de quatre de mes poèmes : Six fins ultimes, Le Commissariat, Le Snack et Le Conquérant.
Anamnèse : Création belge
Cette œuvre est un travail de mémoire centré sur ce constat : les six camps d’extermination nazis qui firent près de 3 millions de victimes et qui furent un instrument central de la Shoah, furent tous situés en Pologne.
Anamnèse est une œuvre écrite en collaboration avec Michel Lysight qui en a composé la musique. La création mondiale a eu lieu en 2001 à Varsovie (Pologne) par AMFC Vocal consort, I Musici Brucellensis (dir. Zofia Wislocka).
La création belge aura lieu le 2 octobre 2011 à Bruxelles par les Choeurs de l’Union Européenne (dir. Dirk De Moor) et l’Orchestre du XXIe siècle (dir. Michel Lysight).
Pourquoi mourir ?
Pourquoi meurt-on ?
Les mécanismes de la sélection naturelle qui ont permis l’apparition de l’espèce humaine reposent en grande partie sur le phénomène de la mort : il faut bien que les anciennes générations disparaissent si on veut que les nouvelles s’imposent. Et les décès purement accidentels ne suffisent pas. Le fait de limiter naturellement la durée de vie cellulaire (apoptose) est un facteur de pression sélective qui accélère la dynamique de l’évolution et, par conséquent, la renforce.
Concrètement, l’apoptose est liée à la dégradation des télomères, ces bouchons terminaux des chromosomes qui tiennent fonctionnellement du petit cylindre de plastique à la fin des lacets de chaussures. Ces structures sont synthétisées par une enzyme, la télomérase, lors du processus de réplication de l’ADN. Si la télomérase est très active durant la période embryologique et foetale, elle ne s’exprime plus guère après que dans les cellules germinales et dans certaines cellules cancéreuses.
Les cellules somatiques, dépourvues totalement ou presque de cette enzyme après la naissance, se divisent dès lors privées de la pleine protection des télomères qui disparaissent après une cinquantaine de divisions. Les chromosomes subissent par conséquent les mitoses ultérieures avec des dommages (altération de l’information, fusion de deux chromosomes…) empêchant de nouvelles divisions et menant à la mort cellulaire et au vieillissement de l’organisme.
Comme l’explique Richard Dawkins 1 :
« …/ les gènes qui réussissent auront tendance à retarder la mort de leurs machines à survie, au moins jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus se reproduire. (…) il est évident qu’un gène létal qui fera effet à retardement sera plus stable dans le pool génique qu’un autre qui fera effet tout de suite. (…) Ainsi, selon cette théorie, la sénilité n’est que le sous-produit de l’accumulation dans le pool génique de gènes létaux et de gènes semi-létaux à effet retard, qui ont réussi à passer à travers les mailles du filet de la sélection naturelle simplement parce qu’ils ne font sentir leurs effets que très tard. »
Les récentes simulations informatiques d’André C. R. Martins 2 mettent en présence des populations d’organismes immortels avec des compétiteurs mortels. Elles démontrent clairement que :
« When conditions change, a senescent species can drive immortal competitors to extinction. This counter-intuitive result arises from the pruning caused by the death of elder individuals. When there is change and mutation, each generation is slightly better adapted to the new conditions, but some older individuals survive by chance. Senescence can eliminate those from the genetic pool. Even though individual selection forces can sometimes win over group selection ones, it is not exactly the individual that is selected but its lineage. While senescence damages the individuals and has an evolutionary cost, it has a benefit of its own. It allows each lineage to adapt faster to changing conditions. We age because the world changes. »
Il y a pourtant des immortels
Par « immortels », je ne parle pas ici des organismes dotés de mécanismes de préservation qui leur confèrent une grande longévité tels certains tardigrades3, mais bien d’organismes dont la seule façon de mourir est de succomber à un accident, une maladie ou une prédation. Bref il existe des organismes qui ne meurent pas « de mort naturelle » pour adopter cette étrange expression.
La sexualité, qui brasse le matériel génétique des individus d’une même espèce, n’est pas le seul mode de reproduction. La plupart des organismes se reproduisent par scissiparité. Dans ce cas, l’avantage sélectif que la mort confère aux espèces sexuées, cet avantage semble nettement moins important, voire absent. De fait, à l’instar des cellules germinales des pluricellulaires, de nombreux unicellulaires ne sont en effet pas soumis à la pression sélective d’une mort programmée et jouissent d’une immortalité théorique.
Étrangement, ils ne sont pas seuls à être exemptés d’apoptose et certains organismes au cycle de vie complexe, prétendent aussi à l’immortalité. C’est le cas de la méduse Turritopsis nutricula qui peut – en réponse à des conditions difficiles – retourner à l’état de polype, lequel a la possibilité de se multiplier avant de reprendre un état de méduse.4
Certains vers plats (planaires) constituent un autre exemple intéressant car certains sont dotés comme nous d’une sexualité tandis que les autres se reproduisant par scissiparité. Or, les deux types de planaires sont également capables de se régénérer indéfiniment en reconstituant les tissus nécessaires. Et ce sans que l’on observe de différence génétique entre les tissus originels et les tissus régénérés. Chez ces planaires, l’activité de la télomérase, protectrice des télomères, reste constante et leur garantit une éternelle jeunesse. 5
Bref, de nombreux exemples naturels existent qui prouvent que la mort n’est pas un mécanisme inéluctable.
Mais qu’est-ce qui nous ennuie dans la mort ?
Toutes les religions affirmant de pair l’existence d’un Dieu et la survie de l’esprit confirment ceci : ce qui nous ennuie vraiment dans la mort, ce n’est pas tant la fin de la vie que la fin de l’esprit.
Bien sûr, une autre chose nous ennuie aussi mais elle se produit avant la mort : c’est la vieillesse. « Mourir cela n’est rien. Mais vieillir… » C’est que, nous l’avons vu, la vieillesse n’est rien d’autre que l’accumulation de petites morts cellulaires avec tout ce que cela entraîne comme maladies, dysfonctionnements, douleurs et handicaps.
Dès lors, le vieux rêve d’immortalité peut prendre deux directions. La première est biologique mais semble semée d’embûches. En effet, le phénomène d’apoptose qui condamne nos cellules est – par le même mécanisme – notre meilleure protection contre le cancer. D’autres pistes existent toutefois comme celle des cellules souches qui vient d’enregistrer des résultats intéressants. 6
La seconde direction est informatique. Elle consiste à sauver l’esprit avant que la dégradation biologique de l’individu ne l’atteigne…
Projets d’immortalité
Si les rêves d’immortalité ont prix corps dans de nombreux mythes et romans, peu de projets de recherche publiques y ont été consacrés. Toutefois, l’idée que nous puissions disposer de copies parfaites de l’information contenue dans nos cerveaux n’est ni neuve ni extraordinaire. L’hypothèse de l’IA forte 7 gagne en crédibilité chaque jour, permettant de penser que l’expression de cette information ne sera pas une pâle copie de nos souvenirs mais bien nous-mêmes avec nos émotions, aspirations et tout ce qui fait que ce que nous sommes.
Un projet initié par un milliardaire russe, Dmitry Itskov, constitue un premier pas dans cette direction : le 2045 Avatar Project. Un objectif est de transplanter un cerveau humain dans un robot humanoïde d’ici une dizaine d’années ans. Une étape ultérieure sera de remplacer le cerveau biologique par un cerveau artificiel. 8
Étapes du 2045 Avatar Project
Je ne sais si ce projet particulier dispose de toutes les garanties voulues pour mener pareille entreprise à bien. En revanche, je ne doute guère que nous sommes à un carrefour où convergent deux courants importants. Tout d’abord, une accélération foudroyante de notre compréhension des processus de l’esprit et des technologies qui y sont liées de près ou de loin. Enfin, une privatisation de plus en plus efficace de recherches autrefois réservées à de lourdes administrations telles que la NASA. Cette convergence confère à l’intelligence humaine un bras de levier exceptionnel capable de soulever des obstacles qui nous étaient apparus comme immuables.
Bien sûr, cette mutation sera la plus importante de toutes celles que l’humanité ait vécues. Du fait des facilités d’interfaçage des individus numérisés, d’autoreprogrammabilité et de reproductibilité, la notion même d’individualité perdra vite toute signification.
Face à un tel changement, toute tentative de prévision semble absurde… si ce n’est celle qu’Haldane fit il y a plus d’un siècle : « Ce qui ne fut pas sera, et personne n’est à l’abri. »
- Dawkins, Richard. Le gène égoïste. [Nouv. éd.]. ed. Paris: O. Jacob, 2003. p 66. ↩
- Martins ACR (2011) Change and Aging Senescence as an Adaptation. PLoS ONE 6(9): e24328. doi:10.1371/journal.pone.0024328 ↩
- Certains tardigrades peuvent ralentir leur métabolisme de telle manière qu’il semble totalement à l’arrêt (cryptobiose). ↩
- Piraino, S.; Boero, F.; Aeschbach, B.; Schmid, V. (1996). « Reversing the Life Cycle: Medusae Transforming into Polyps and Cell Transdifferentiation in Turritopsis nutricula (Cnidaria, Hydrozoa) ». The Biological Bulletin (Biological Bulletin, Vol. 190, No. 3) 190 (3): 302–312. ↩
- Thomas C. J. Tan, Ruman Rahman, Farah Jaber-Hijazi, Daniel A. Felix, Chen Chen, Edward J. Louis, and Aziz Aboobaker. Telomere maintenance and telomerase activity are differentially regulated in asexual and sexual worms. PNAS 2012 : 1118885109v1-201118885. ↩
- Inhibition of activated pericentromeric SINE/Alu repeat transcription in senescent human adult stem cells reinstates self-renewal. Cell Cycle, Volume 10, Issue 17, September 1, 2011. ↩
- Selon la thèse de l’Intelligence Artificielle forte, il est possible de construire une machine consciente d’elle-même et disposant de sentiments. (Étant entendu que les termes « conscient » et « sentiments » sont définis de la même façon que pour un être humain.) ↩
- http://2045.com/ ↩
Jean Louël – biographie
Ma notice biographique sur Jean Louël a été publiée par l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, dans la Nouvelle Biographie Nationale Vol. XI.
L’inconfortable posture NOMA
Critique de la postureb NOMA (Non-overlapping magisteria) professée par Stephen Jay Gould, selon laquelle science et religion occupent des sphères distinctes leur permettant de coexister pacifiquement.
El Niño de Atocha : Création mondiale
Création mondiale d’El Niño de Atocha, pièce pour quintette vocal a capella co-écrite avec le compositeur Michel Lysight en 2012.
Le texte de El Niño de Atocha (2011) est né d’une confidence que fit à l’auteur une jeune femme originaire de République Dominicaine. Comme tous les jeunes enfants de cette île, elle avait eu très peur des sorciers et, sous ses draps de petite fille, elle priait alors El Niño de Atocha. Cette icône est une image populaire de l’enfant Jésus, assis sur un petit trône avec un chapeau et une plume, un bâton de pèlerin, une gourde et un panier contenant du pain. À 18 ans, elle quitta sa famille, son pays et le poids de ce catholicisme syncrétique. Si, jusqu’à présent, la vie ne lui fut guère généreuse, elle ne regrette pas d’avoir laissé derrière elle ce petit berger un peu kitch et n’a de nostalgie que pour sa naïveté perdue.
Deux thèmes musicaux, l’un à caractère de berceuse populaire et l’autre plus rythmique, alternent, chaque fois traités de manière différente avant de finalement se superposer et d’amener une très virtuose conclusion.
Le concert aura lieu le 13 mai 2012 à Bruxelles, à l’Atelier Marcel Hastir, par Olivier Berten, Nedjelka Candina, Johan Fostier, Maria Helena Schoeps et Gilles Wiernik.
Marrakech 2011
Quand les ténèbres viendront
« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d’un millénaire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des générations le souvenir de la Cité de Dieu ! » — Ralph Waldo Emerson
Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une information qui me ramène à cette nouvelle d’Isaac Asimov dont le titre original, Nightfall, avait bénéficié de cette traduction : « Quand les ténèbres viendront. » L’auteur y prenait la citation d’Emerson à contre-pied pour dépeindre la fragilité du savoir et des civilisations.

Perry et son livre
Aujourd’hui, c’est Rick Perry, gouverneur du Texas, qui donne son avis sur le réchauffement climatique : « Je crois qu’il y a un certain nombre de scientifiques qui ont manipulé les données afin de récolter de l’argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scientifiques remettent en question l’idée originale que c’est le réchauffement climatique induit par l’homme qui est la cause du changement climatique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà chevauché dans son dernier livre [1] où il qualifiait la recherche climatique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s’effondrer. »
Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connaissance. Croire, c’est choisir une posture malgré son ignorance, et l’assumer.
Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contradicteurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai simplement dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on instille le doute, on décrédibilise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connaissance sur seule base d’une croyance, c’est la mérule du savoir.
Soyons clairs : le problème n’est pas de mettre en doute le modèle dominant. Après tout, c’est plutôt sain qu’il n’y ait pas unanimité totale autour de modèles aussi complexes que ceux de la climatologie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spécialité. Mais si les arguments de ce dernier sont de niveau à faire s’interroger un auditeur de TF1 moyennement cultivé, ceux de Rick Perry sont tout simplement inexistants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des raisonnements. Non, Rick Perry croit en certaines choses et pas à d’autres. Voila ! D’un côté, un millier de scientifiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d’années sur des peta-octets de données dans un esprit de concurrence où l’erreur de l’un fera la renommée de l’autre ; et de l’autre, des gens comme Perry qui disent simplement : « Non, je ne crois pas. »
Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbécile ; il a suivi un parcours universitaire, dispose de talents d’orateur et des compétences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négligeable. Mais c’est très inquiétant.
Car comme des centaines de millions de personnes, Rick Perry est convaincu de l’inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible originelle est un texte parfait ne comportant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse présenter quelque erreur de traduction ou coquille éditoriale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gouverneur du Texas. Et pour tout dire, elle pourrait bien l’aider à atteindre la Présidence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chipoteries comme la réfutabilité poperienne et autres théories de la validation du savoir !
« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pourrait répondre Perry.
D’ailleurs, il est créationniste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don’t know. But I know how it got started. » [2]
Il a bien sûr œuvré pour que le créationnisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe commencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la climatologie et à la biologie, c’est maintenant la géologie qui est priée de faire montre de tolérance : oui, la tectonique des plaques, tout ça…
Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rudement plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argument. Et puis, tous les amis, les voisins, les collègues pensent pareil !
Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krugmann explique très bien que le Parti républicain est en train de devenir un parti anti-science. Seulement voilà, cette tendance ne se limite pas à une classe politique. Pendant que les chapeliers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libéraux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des architectes feng shui, introduisent le chamanisme dans l’entreprise et alternent chimiothérapie avec séminaires de pensée magique.
Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scientifiques découvrent émerveillés l’existence des étoiles, la population terrifiée brûle les villes en quête de lumière.
C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera totalement mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus personne n’aura les moyens de s’en rendre compte.
Sources
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[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.
[2] NBC News
Un texte en slavon sur une pierre tombale au vieux cimetière de Ganshoren
Un texte en slavon sur une pierre tombale au vieux cimetière de Ganshoren, co-écrit avec Myriam Hrybynyk, a été publié dans les Annales 38/2011, pp 105-107 du Cercle d’Histoire locale, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de ses environs.

