Il y a un cri que l’on recon­naît tout de suite. Ce n’est plus la per­sonne qui crie mais la chair. C’est le cri de cet ado­les­cent poi­gnardé à Saint‐Gilles et de cette petite fille dont le pied (je n’imaginais pas, avant de l’avoir vu, que cela fut pos­sible) fut happé par un esca­la­tor.

Ce midi, ce même cri res­sus­ci­tait dans la gorge d’une femme. Petite, elle était cou­chée en boule sur le trot­toir, entre la roue avant d’une voi­ture et un homme dressé. Regar­dant par la vitrine de libraire, je les aper­çus au moment où le pied de l’homme per­cuta avec une vio­lence extrême le visage de la femme. Le pied était chaussé d’une bot­tine. Le coup fut porté en pleine face. L’homme était fort, furieux, sou­cieux de faire mal.

Voyant la tête de la femme rebon­dir contre la roue, je sors. L’homme s’arrête de frap­per, l’insulte. Je vois qu’il y a déjà un attrou­pe­ment. La femme n’est pas assom­mée. Elle hurle à nou­veau. Je sors mon télé­phone. Un type me dit : « N’appelle pas les flics ou tu vas les avoir sur le dos. » J’appelle, explique et loca­lise. « C’est sûre­ment une que­relle de ménage » me rétorque mon inter­lo­cu­teur. Je me sens obligé de pré­ci­ser : « Cela peut tour­ner à l’homicide de ménage. » Une patrouille est envoyée. Pre­nant pro­ba­ble­ment conscience de l’attroupement, le type entre dans une mai­son, y traî­nant la femme.

Un ami avec lequel j’avais rendez‐vous arrive. Nous entrons au res­tau­rant. Je com­mande un steak. La police appelle sur mon gsm. Ils ne trouvent per­sonne. Je leur donne le moyen de loca­li­ser la mai­son. Ils semblent ne pas m’écouter : « On ne voit rien, on conti­nue la patrouille. » J’insiste. Eux aussi.

Voilà. Les rues sont vides, la police patrouille, mon steak est trop cuit et, tout près de nous, dans une mai­son à la porte close, un homme et une femme se retrouvent face à face.

Alain Van Kerck­ho­ven